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BOUTIQUE DES TEMPLIERS

Pape — notice 20

Pape

Dans l’histoire du Temple, le pape est l’autorité suprême à laquelle l’ordre est rattaché pour son statut, son gouvernement et, au début du XIVe siècle, pour les procédures extraordinaires qui accompagnent sa mise en cause. Les textes le désignent par des formules latines et vernaculaires diverses — dominus Papa, domino Papa, dominus noster Papa, dominus noster Pape, dominus summus Pontifex, summus Pontifex, dominus Pape, « nostre paire lo Papa », « nostre père le Pape », « nostre père l’Apostelle », « nostre segnor le Pape », « le pape », ou simplement « pape ». Cette variété relève surtout des usages d’actes, de procédures et de registres de langue, sans impliquer de différence de nature dans la dignité visée.

Le lien institutionnel est explicite : l’Ordre du Temple dépend du pape. Cette dépendance apparaît à la fois dans les statuts de l’ordre, dans les actes de reconnaissance pontificale et dans les mécanismes de délégation judiciaire ou administrative mis en œuvre par la papauté. Le pape se présente ainsi, dans la matière templière, comme chef de l’Église latine, autorité de commandement, instance d’appel et centre de validation procédurale.

Dans ce cadre, le terme désigne moins un individu particulier qu’une fonction et une autorité. Dans l’histoire templière, la relation entre la papauté et les Templiers relève à la fois de la protection, du gouvernement ecclésiastique et de l’arbitrage des conflits. Elle touche à la reconnaissance de l’ordre, à son autonomie relative face aux pouvoirs locaux, ainsi qu’aux décisions qui marquent son destin jusqu’à sa disparition.

Autorité pontificale et gouvernement ecclésial

La fonction pontificale se laisse d’abord saisir par sa capacité de commandement. Sous la désignation de Summus Pontifex, le pape commande à des dignitaires tels que Berengarius, Stephanus de Saint-Cyriaque in Thermis et Landulphus de Saint-Ange. Ces relations montrent une autorité qui ne s’exerce pas seulement de manière abstraite, mais par l’intermédiaire d’agents identifiés, cardinaux ou délégués, chargés de transmettre et d’exécuter la volonté pontificale.

Cette action passe aussi par des structures collectives. Une commission pontificale de trois cardinaux est mentionnée dans les années 1360 ; une congregatio ou assembleya se rattache également à la sphère pontificale ; des procès-verbaux épiscopaux sont placés dans le même horizon de gouvernement. La mention des dominorum commissariorum predictorum souligne en outre le rôle des commissaires comme relais de l’autorité supérieure.

L’extension géographique du gouvernement pontifical apparaît encore avec la mention d’un légat pontifical en Castille au 4 décembre 1320. Le pape agit donc à distance, par légation, commission et mandement, dans des espaces qui excèdent le cadre local des maisons religieuses ou des juridictions épiscopales.

Le pape joue également un rôle de gouvernement indirect. Sans administrer l’ordre au quotidien, il peut confirmer ses statuts, arbitrer des conflits, rappeler les obligations religieuses de ses membres ou prendre des décisions engageant toute l’institution. À ce titre, la papauté n’est pas seulement protectrice : elle est aussi juge et autorité normative. Les libertés de l’ordre s’exercent dans un cadre fixé, reconnu ou corrigé par l’autorité pontificale, ce qui associe étroitement privilège et contrôle.

Le pape et l’Ordre du Temple

Le rapport avec le Temple est ancien et structurel. Une reconnaissance de 1113 associe directement le pape à l’ordre ; les statuts du Temple le mentionnent également, confirmant que l’institution templière se pense dans une dépendance juridique et ecclésiale à l’égard du siège apostolique. La place du pape n’est donc pas un simple arrière-plan honorifique, mais un élément constitutif de l’architecture de l’ordre.

Cette relation renforce la singularité du Temple parmi les institutions religieuses et militaires. L’autorité pontificale peut ainsi soustraire partiellement l’ordre aux contraintes ordinaires des hiérarchies locales, en particulier lorsqu’il s’agit de confirmer ses droits, ses usages ou sa liberté d’action dans certaines matières. Le recours au pape, comme l’action du pape en faveur du Temple, prend alors une valeur institutionnelle : il inscrit l’ordre dans une relation directe avec le centre du gouvernement ecclésiastique.

L’action pontificale s’exerce aussi dans le domaine de la protection. Placé sous la sauvegarde du siège apostolique, le Temple bénéficie d’une légitimation qui dépasse les cadres locaux. Cette protection fonde des droits concrets, protège des possessions, encadre les rapports avec le clergé diocésain et soutient l’autorité propre des maîtres et des responsables de l’ordre.

Les privilèges accordés ou confirmés par le pape participent de cette même logique. Ils peuvent concerner l’organisation religieuse de l’ordre, ses rapports avec les dîmes, les sépultures, les oratoires, la circulation de ses hommes ou l’administration de ses biens. Dans tous les cas, l’intervention pontificale contribue à faire du Temple une institution d’exception, insérée dans l’Église mais dotée de prérogatives particulières.

Arbitrage, recours et régulation des conflits

La place du pape devient particulièrement visible lorsque surgissent des tensions. Les différends avec des autorités ecclésiastiques locales, des communautés religieuses ou des pouvoirs laïques peuvent appeler une décision venue de Rome. Dans ces cas, l’intervention pontificale sert à trancher, confirmer ou réformer. Elle peut aussi tenter de concilier des intérêts concurrents lorsque les privilèges templiers rencontrent des résistances.

Cette fonction d’arbitrage révèle une caractéristique majeure de l’ordre : son statut ne repose pas uniquement sur ses usages internes ou sur les protections princières, mais sur une reconnaissance ecclésiale de premier rang. Le pape apparaît ainsi comme le garant de l’équilibre entre l’utilité militaire et religieuse du Temple et les limites que l’Église entend lui assigner.

Dans cette perspective, l’intervention pontificale n’est pas seulement exceptionnelle ; elle fait partie du mode normal de régulation des rapports entre le Temple et son environnement. Dès lors qu’un privilège est contesté, qu’un droit est discuté ou qu’un usage de l’ordre suscite opposition, le niveau pontifical devient l’horizon naturel du règlement. Cette centralité contribue à unifier la condition juridique du Temple au-delà de la diversité des situations locales.

Le pape apparaît encore dans les voies d’appel. L’appel de Pierre de Bononia, de R. de Pruino, de Bertrand de Sartiges et de Guillaume de Chambonent aux commissaires, en date du 10 mai, le mentionne ; il en va de même pour l’appel adressé à l’archevêque de Sens par les quatre frères. La présence du pape dans ces démarches indique que le recours, même indirect, à l’autorité pontificale faisait partie des horizons juridiques mobilisés par des frères engagés dans la procédure.

Le pape dans la crise et la fin de l’ordre

Dans la crise du Temple, cette relation devient décisive. Le pape est directement lié au procès des Templiers, notamment à Paris, et apparaît comme l’autorité sous laquelle se déploient enquête, audition, qualification des faits et circulation des actes. Des articles placés sous bulle pontificale sont signalés à la date du 14 mars ; une lettre apostolique envoyée aux commissaires montre l’intervention du siège apostolique dans l’encadrement de la procédure ; une bulle du pape mentionnant l’infamie rattache également à l’autorité pontificale le vocabulaire même de la qualification judiciaire.

Le rôle du pape n’est pas seulement celui d’un destinataire final. Il ordonne, délègue et organise. La mention des inquisitoribus deputatis per dominum Papam place explicitement des inquisiteurs dans la dépendance de son mandat. Une enquête ordonnée par le pape est attestée en 1311. Dans l’ensemble, la procédure apparaît donc structurée par une autorité capable de centraliser les démarches, de missionner des agents et de faire exécuter les décisions prises en son nom.

La portée de l’autorité pontificale se manifeste avec une force particulière dans la phase terminale de l’histoire du Temple. Le pape se trouve alors placé au centre d’un processus dont l’enjeu dépasse les maisons et les frères pris isolément. L’intervention pontificale ne se réduit pas à l’enregistrement de situations locales : elle donne une forme juridique et institutionnelle à l’issue de la crise. Le pape apparaît donc à la fois comme autorité de protection dans la longue durée de l’ordre et comme autorité de clôture dans son terme historique.

La suppression de l’ordre en 1312 montre ainsi, dans sa forme la plus nette, que l’existence même du Temple demeurait insérée dans un ordre ecclésial supérieur. Les privilèges, l’autonomie relative et la protection dont il avait bénéficié ne l’extrayaient pas de la compétence du pouvoir pontifical ; ils en procédaient en grande partie et pouvaient donc trouver à ce même niveau leur limite ultime.

Relations avec les frères et les dignitaires du Temple

Plusieurs frères du Temple apparaissent en relation directe avec le pape. Jacques de Molay est mentionné à plusieurs reprises dans cette proximité institutionnelle : une notice du 2 mars le place explicitement dans un rapport avec le pontife, et la forme latinisée Jacobus de Molayo est associée au Summus Pontifex. Cette récurrence marque l’importance du lien entre la tête de l’ordre et l’autorité apostolique au moment des procédures.

D’autres frères sont également concernés. Frater G. de Caus est mis en relation avec le pape ; Frater Gaufredus de Gonavilla l’est aussi dans une mention du 13 mars ; Gérard de Pasagio figure de même dans cet entourage relationnel. Ces occurrences n’autorisent pas toujours à préciser la nature exacte de chaque démarche, mais elles montrent que l’autorité pontificale intervient à différents niveaux de la hiérarchie templière et ne se limite pas au seul grand maître.

Une cédule des frères de l’ostel Jehan Rossiau, établie à Paris un samedi, le concerne aussi. Ce type de mention confirme la fréquence de la référence pontificale dans les actes issus du temps de la crise, qu’il s’agisse de dépositions, d’appels, de cédules ou de pièces adressées à des commissaires.

Actes, lettres et interventions attribués au pape

Outre les actes liés au procès, le pape apparaît dans plusieurs catégories de documents. Une lettre apostolique adressée aux commissaires et une bulle mentionnant l’infamie relèvent directement de son autorité. Des lettres du pape au commandeur de Pola, situées au temps d’un pape Boniface, témoignent encore d’une intervention pontificale dans des échanges ciblés avec des responsables de l’ordre ou de son environnement.

Ces actes montrent un usage multiforme de la parole pontificale : commandement, rappel normatif, impulsion procédurale, correspondance administrative. Dans l’histoire templière, le pape n’est pas seulement cité comme principe de juridiction ; il est présent dans des instruments écrits concrets qui ordonnent, notifient ou encadrent l’action.

Présence dans les affaires postérieures et dans la continuité de la dignité

Après la suppression du Temple, le pape demeure un destinataire juridique et politique dans des dossiers qui dépassent désormais la seule histoire templière. Une donation au pape de tous les biens de l’Hôpital situés dans le Comtat Venaissin est notée au 21 juin 1317. Plus tard, Jean V donne au pape à l’automne 1375 ; Thessalonique est dite transférée au pape au même moment, de même qu’une autre cité. Ces mentions appartiennent à un cadre plus large, mais elles rappellent le maintien de la papauté comme pôle de réception, de validation ou de transfert patrimonial.

Le pape est également lié à l’assemblée d’Avignon, à une enquête de 1373, à une bulle du 10 janvier 1374, ainsi qu’à un document très secret envoyé au cardinal Gui de Boulogne en 1364. Dans tous ces cas, il apparaît comme centre de décision ou comme destinataire d’affaires qui relèvent du gouvernement ecclésial et politique de la seconde moitié du XIVe siècle.

Les mentions successives d’Urbain V, rattaché à la dignité pontificale en 1367, et de Grégoire XI au 30 décembre 1370, montrent enfin qu’il convient de distinguer la fonction de ses titulaires. Dans les textes, « le pape » désigne tantôt la dignité continue du souverain pontife, tantôt la personne du titulaire régnant ; cette double valeur explique la diversité des contextes dans lesquels le terme apparaît.

Chronologie sommaire

Quelques jalons ordonnent utilement la matière. En 1113, une reconnaissance pontificale inscrit déjà l’ordre dans une relation directe au siège apostolique. En 1311, une enquête est ordonnée par le pape dans le contexte de la crise templière. En 1312, la suppression de l’ordre manifeste avec netteté la portée ultime de la compétence pontificale dans son destin historique. Au 4 décembre 1320, un légat pontifical est mentionné en Castille, signe de l’extension territoriale de l’action romaine. En 1364, un document très secret envoyé au cardinal Gui de Boulogne rappelle l’implication du pape dans des affaires sensibles de gouvernement.

Portée historique

Dans la matière templière, la figure du pape concentre donc plusieurs fonctions complémentaires : autorité de dépendance de l’ordre, garant institutionnel, mandant de commissaires et d’inquisiteurs, instance de recours, producteur d’actes normatifs et judiciaires, enfin destinataire de certaines transmissions postérieures. La continuité de cette présence, depuis la reconnaissance ancienne de l’ordre jusqu’aux affaires du XIVe siècle avancé, fait du pape l’un des principaux points d’articulation entre l’histoire du Temple et celle du gouvernement de l’Église.

Étudier le pape dans l’histoire templière revient aussi à observer l’un des principaux niveaux de pouvoir qui encadrent l’ordre. Ce rapport éclaire la nature du Temple : ni simple milice au service des princes, ni simple communauté religieuse soumise au seul ordinaire diocésain. Sa place procède d’une articulation spécifique entre mission religieuse, action militaire et encadrement pontifical.

La figure pontificale permet enfin de saisir un trait fondamental de l’ordre : sa puissance ne se comprend pas seulement par ses ressources, ses hommes ou sa fonction militaire, mais par l’architecture d’autorité dans laquelle il prend place. Le Temple est une institution de l’Église autant qu’un acteur de la chrétienté ; à ce titre, le pape demeure l’une des clés majeures de son histoire.

Pape — notice 20