Rhodes
Rhodes, aussi désignée sous les formes Rodes, Rodus, Rodensis, Rodi ou encore « l’île de Rhodes », est un établissement majeur de l’Orient hospitalier. Le lieu correspond au siège insulaire autour duquel s’organisent le couvent de l’Hôpital, la résidence du grand maître et une part essentielle du gouvernement de l’ordre. À partir du début du XIVe siècle, Rhodes devient le centre d’une concentration institutionnelle, financière et politique qui lui donne une place de premier rang dans l’histoire de l’Hôpital.
La prise de possession de Rhodes par l’Ordre de l’Hôpital se place entre 1306 et 1310, avec une possession explicitement affirmée au plus tard le 15 août 1309. L’île apparaît dès lors non comme un simple point d’appui maritime, mais comme un véritable centre conventuel et gouvernemental. Le « Couvent de Rhodes », le « couvent de l’Hôpital » ou encore le « Couvent à Rhodes » désignent ce noyau institutionnel installé sur place, où se trouvent le grand maître, des frères, des officiers et des dignitaires, et d’où partent décisions, autorisations et correspondances.
Identification et statut
Rhodes est à la fois une île, un siège et un lieu d’établissement du couvent. La formule de « siège de Rhodes » souligne sa fonction centrale dans l’organisation de l’Hôpital en Orient. Le lieu accueille le couvent, le grand maître et des responsables religieux et administratifs. Parmi eux figure notamment le prieur de l’église conventuelle de Rhodes, attesté en 1422, signe de l’encadrement ecclésial propre au centre rhodien.
Les mentions d’ordinationes, attestées à Rhodes en 1472, et de responsiones localisées dans l’île montrent que Rhodes sert de cadre à l’élaboration, à l’enregistrement ou à la circulation de décisions normatives et administratives. Le couvent y apparaît donc non seulement comme une résidence, mais comme un organe de commandement. Cette centralité se lit aussi dans sa capacité hiérarchique : le Couvent de Rhodes commande un commandeur, ce qui manifeste une aptitude directe à agir dans l’ordre du gouvernement interne.
Dans l’ordonnancement retenu ici, Rhodes dépend par ailleurs de Lormoy. Ce rattachement classificatoire n’enlève rien à son statut de place majeure de l’Orient hospitalier.
Formation du centre hospitalier
L’installation hospitalière à Rhodes s’échelonne entre 1306 et 1310. L’Ordre de l’Hôpital y participe dès 1306, et la possession de l’île est explicitement marquée le 15 août 1309. Dans cette première phase, Rhodes devient le point de fixation du pouvoir conventuel et magistral. Dès 1317, sous Foulques de Villaret, une lettre envoyée de Rhodes au pape, le 8 juillet, montre qu’à cette date l’île fonctionne déjà comme un siège reconnu de gouvernement et de communication.
Au fil du XIVe siècle, le déplacement vers Rhodes s’affermit encore. L’Hôpital y est transféré en 1351 dans le sens d’un recentrement institutionnel oriental. Le maître s’y rend ou s’y fixe à nouveau en mars 1366, dans un ensemble de circulations qui mettent aussi en relation Marseille et Venise avec l’île. Rhodes s’inscrit ainsi dans un espace de liaisons maritimes où la route italienne et adriatique tient une place notable.
Cette montée en puissance explique que Rhodes apparaisse ensuite comme le lieu normal de présence du grand maître, des frères de Rhodes et du couvent lui-même. L’île devient le point à partir duquel s’organise la vie politique de l’ordre en Orient, tout en restant en relation constante avec l’Occident hospitalier.
Fonctions politiques, administratives et financières
Rhodes est un lieu de gouvernement. Le maître y réside ou s’y trouve à différentes dates, et des actes d’autorisation y sont liés. Le 25 février 1352, une autorisation de quitter Rhodes pour aller en Occident montre que l’île est alors un point de départ soumis au contrôle magistral. Le 10 août 1376, le maître est à Rhodes lors d’une autorisation d’aliéner des terres en Occident. Ces indices montrent que l’île est un centre de décision à partir duquel se règlent des affaires touchant l’ensemble de l’ordre, y compris ses établissements occidentaux.
Le rôle financier de Rhodes est également net. De grandes banques florentines y transfèrent des fonds, ce qui témoigne de l’intégration de l’île dans des circuits monétaires et de crédit de grande ampleur. Une autorisation pontificale de prêter 20 000 florins au couvent concerne Rhodes, de même que des bulles pontificales des 13 et 25 janvier 1375 relatives aux sommes du passagium. Ces éléments indiquent que l’île concentre non seulement l’autorité conventuelle, mais aussi des opérations financières destinées à soutenir l’action de l’Hôpital.
Rhodes apparaît ainsi comme un lieu où convergent résidence, décision, écrit et argent. Le siège oriental n’est pas seulement un symbole de commandement ; il est aussi un centre de gestion et d’arbitrage pour des affaires qui dépassent largement l’espace insulaire.
Le couvent et les hommes de Rhodes
Le Couvent de Rhodes apparaît comme une communauté structurée, dotée d’hommes, de charges et de pratiques propres. Des frères y sont expressément localisés, tels Giraud de Montaigu, Raymond Bérenger en 1367, Robert de Juilly à plusieurs reprises entre 1352 et 1377, ou encore Jean de Parfontrieu. Guillaume de Munte et Henri de Saint-Trond sont membres du Couvent de Rhodes ; le premier reçoit même une donation du couvent, ce qui révèle la capacité de celui-ci à agir comme personne morale distributrice.
D’autres figures sont liées à l’île ou au couvent : Hélion de Villeneuve, Juan Fernandez de Heredia, mentionné en relation avec Rhodes notamment en 1355 et encore le 20 octobre dans un autre acte, Pierre de Berneville, Guillaume de Chauconnin, Renaud de Giresme, Philippe de Mézières ou Guillaume de Chalon. Toutes n’y exercent pas nécessairement la même fonction, mais leur présence dans l’orbite de Rhodes confirme le rang du lieu comme foyer de relations politiques, conventuelles et diplomatiques.
La résidence magistrale y est durable. Robert de Juilly y est attesté en 1352, en 1360 puis entre 1375 et 1377 ; sa mort à Rhodes, le 29 juillet 1377, illustre la permanence de cette implantation. Rhodes n’est donc pas seulement un théâtre de passage : c’est un lieu d’ancrage durable pour le gouvernement de l’ordre.
Assemblées, tensions et portée institutionnelle
L’île sert de cadre à des assemblées, désignées notamment comme congregatio ou assembleya. Une assemblée tenue en 1373 y prend des décisions qui concernent Rhodes et, au-delà, la conduite de l’ordre. L’importance de ces délibérations montre que le siège rhodien n’est pas seulement un lieu d’exécution, mais aussi de formulation collégiale des orientations du gouvernement hospitalier.
Les instructions du 9 décembre 1374 et la cassation pontificale, datée du 10 septembre 1374, de nominations et d’actes faits à Rhodes montrent que les actes élaborés sur place peuvent avoir une portée assez large pour appeler intervention ou rectification de l’autorité pontificale. La relation avec Innocent VI en 1355, touchant le Couvent de Rhodes, confirme également que l’île se situe dans un dialogue direct avec les plus hautes autorités ecclésiastiques.
Rhodes est également touchée par les effets du Schisme, qui concernent directement le Couvent de Rhodes en 1408. Des tensions apparaissent encore dans les rapports entre le centre oriental et les prieurés occidentaux, comme l’indique la plainte des Hospitaliers catalans en 1398. Une déclaration du roi de France concerne en outre le Couvent de Rhodes. Ces mentions soulignent que l’île, loin d’être un établissement périphérique, se trouve au cœur des équilibres entre Orient et Occident au sein de l’Hôpital.
Rhodes et les composantes de l’ordre
La centralité de Rhodes se lit aussi dans les relations entretenues avec les différentes composantes de l’ordre. Des langues y participent ou y sont engagées, comme la Langue de Provence en 1399, la Langue d’Auvergne en 1409 ou la Langue d’Espagne. Des prieurs et d’autres frères y sont présents ou liés à son activité, ce qui fait de l’île un lieu de rencontre et de coordination entre les différentes parties de l’institution.
La mention de Rhodes dans une enquête sur le prieuré de France confirme en outre que le siège oriental entre dans des jeux de relation et de comparaison qui dépassent sa seule sphère locale. La plainte venue de Catalogne en 1398, comme les rapports avec les prieurés, montrent que les décisions prises à Rhodes peuvent être reçues, discutées ou contestées dans l’ensemble du monde hospitalier.
Repères
Les formes anciennes Rodus, Rodensis, Rodes et Rodi renvoient toutes à la même réalité insulaire et conventuelle. Dans les usages institutionnels, « Rhodes » peut désigner l’île elle-même, le siège hospitalier qui y est établi, voire le couvent en tant que centre de commandement. L’expression « Couvent de Rhodes » est particulièrement importante pour comprendre cette superposition entre lieu, résidence conventuelle et organe de gouvernement.
Dans l’histoire de l’Hôpital, Rhodes apparaît ainsi comme un établissement de premier rang : lieu de possession et de résidence, siège du maître, centre conventuel, cadre d’assemblées, point de transfert financier et nœud de relations entre Orient et Occident.
