milites Templi
L’expression milites Templi et ses variantes désignent, dans les actes du premier XIIe siècle, la communauté templière considérée sous son double visage de milice et de fraternité religieuse. Les formules relevées oscillent entre milites Templi Salomonis, milites Templi Iherosolimitani, milites Templi Hierosolymitani, milites Ierosolimitani Templi, fratres Templi, fratres Templi Salomonis, militia Templi ou encore milicia Ihcrosolimitana Templi Salomonis. Cette variété montre une désignation encore souple dans sa formulation, mais déjà stable quant à son référent institutionnel.
Dans les usages diplomatiques conservés, le groupe apparaît comme une personne collective capable de recevoir des donations, d’acheter, de vendre, de faire confirmer des droits, de posséder des biens durables et de compter parmi ses membres des frères désignés par leur nom, parmi lesquels figurent aussi bien des laïcs que des clercs. L’ensemble dessine moins une définition théorique de l’institution qu’une présence concrète, active dans plusieurs régions et déjà reconnue assez largement pour intervenir dans des actes d’origines sociales et géographiques diverses.
Désignations et portée institutionnelle
Le vocabulaire associe de manière constante la notion de chevalerie à celle de fraternité. Les formes milites Templi et militia Templi mettent en avant la dimension combattante du Temple, tandis que fratres Templi et fratres Templi Salomonis insistent sur la communauté religieuse. L’adjonction de Salomonis renvoie au Temple de Salomon ; celle de Iherosolimitani, Hierosolymitani ou Ierosolimitani rattache explicitement le groupe à Jérusalem. Les graphies peuvent varier, parfois de façon fautive ou altérée, sans que cela corresponde à des institutions différentes.
Les actes laissent voir un corps déjà suffisamment constitué pour agir sous une appellation collective, mais aussi suffisamment incarné pour faire apparaître des frères nommément connus. La coexistence de membres simplement dits milites Templi, de fratres Templi et d’un capellanus montre que l’institution ne se réduit pas à un regroupement de combattants. La présence de Rostagnus capellanus parmi les Milites Templi Iherosolimitani et le transfert de Barbarinus clericus de Monte Securo aux Milites Templi Salomonis en 1136 confirment l’intégration d’ecclésiastiques au sein de la communauté.
Chronologie des mentions
Les premières attestations individuelles se concentrent autour du milieu des années 1120. Henricus est rattaché aux Milites Templi Salomonis vers 1125 ; R(obertus) l’est également ; Brobertus miles Templi est attesté le 20 octobre 1125 ; Hugo, comte de Champagne, appartient à cette même désignation entre 1125 et 1130 ; Guilelmus Pictavensis est lui aussi donné comme membre. Ces mentions précoces montrent que l’institution est déjà assez définie pour recevoir en son sein des hommes identifiés, parfois de très haut rang.
En 1128, les Milites Templi Salomonis sont dits posséder Saurium, dans le territoire qualifié de Colinbriensis. Cette mention de possession, reprise encore le 29 mars 1138 sous la forme territorio Columberiensi, indique une implantation patrimoniale suivie et non de simples donations ponctuelles.
L’année 1135 fait apparaître une activité plus nette. Arnaldus Poncii vend aux fratres Templi Salomonis. Petro Desde leur donne également. Une donation relative à une hérédité de Çaragoça, liée à un pèlerinage au Saint-Sépulcre, concerne encore les fratres Templi Salomonis. Ces actes montrent le Temple non seulement comme bénéficiaire de libéralités, mais aussi comme partenaire de transactions sur des biens déterminés.
L’année 1136 marque une densification remarquable des mentions. Barbarinus clericus de Monte Securo est transféré aux Milites Templi Salomonis. Ugo de Bulbotone, Bertrandus nepos eius, Willelmus Malemanus et Bertrandus de Balmis donnent au Temple. Le 24 juin 1136, Guilelmus Raimundi dapifer confirme des droits ou biens en faveur des Milites Templi Salomonis. Le 3 octobre 1136, Bernardus Berengarius vicecomes de Taçço, Ugo filius Bernardi et Lopiano leur donnent également. Le 27 octobre 1136, Rogerius, comte de Foix, et Ersena font une donation à Nugarela. À ce groupe de bienfaiteurs s’ajoutent encore Ecclesia Sancti Johannis, Rica-renchis, Ripertus Folradus, Orfrisa, Sancia femina et le manoir de Cressynge donné au Temple. L’ensemble révèle une insertion rapide dans les pratiques de patronage et de transaction.
Entre le 23 mars 1137 et le 27 mai 1138, Guillelmus, comte de Flandre, donne aux Milites Templi Salomonis. Le 31 mai 1138, ceux-ci sont mentionnés à Cenomannis dans un accord entre Marmoutier, Hugues d’Amboise et Foulque d’Anjou. Autour de cette même date se placent aussi les donations de Petrus dominus Ganapii et d’Olifandus, ainsi qu’une mention relative à Petrus de Gasnapia. La présence du Temple dans un accord aux côtés de grands acteurs seigneuriaux et ecclésiastiques souligne sa reconnaissance institutionnelle.
En 1141, la forme Milites Templi Iherosolimitani devient particulièrement visible. Le lundi 17 mars, Petrus Rodulfi et Nicholaus donnent au Temple ; Rodulfus Guitberti apparaît également comme donateur. Le 18 mai 1141, Gauterius de Monte Securo, puis Agnes, Poncius et Geraudus donnent aux Milites Templi Iherosolimitani. Le 23 mai 1141, Petrus Berengarii leur donne à Perpiniani ; Raimundus Berengarii apparaît lui aussi comme bienfaiteur dans ce contexte. Le 3 juin 1141, une donation d’hereditas à Otura concerne le Temple, et le même jour une donation de Bérenger, évêque de Vaison, et de ses chanoines touche la maison de Roais ; une laudatio de Pontius Borrelli s’y rattache également. Le 27 juin 1141, une vente d’Arnallus de Corbons et Petrus les concerne à Corbons. Le 4 juillet 1141, la donation de Bernardus Adalberti de Campo Magno et de ses fils les mentionne encore. Dans la même année, Conanus dux Britannie donne aux Milites Templi Iherosolimitani à Nannete, tandis que Theodericus comes Flandrensium figure aussi parmi leurs bienfaiteurs.
En 1144 enfin, la forme Fratres Templi Salomonis demeure en usage : Sanza donne au Temple, Martynus Telis leur vend, et Petrus Berengarius eunucus leur fait une donation à Novellas. La continuité de ces appellations sur près de deux décennies montre qu’elles servent durablement à désigner la même institution, selon des accents tantôt militaires, tantôt fraternels.
Membres attestés
Les frères nommément rattachés aux Milites Templi Salomonis comprennent Henricus, R(obertus), Brobertus miles Templi, Hugo comes Campanie, Guilelmus Pictavensis et Arnaldus de Bedocio. Ces mentions révèlent un recrutement socialement varié, allant de frères peu identifiables autrement à un grand aristocrate comme le comte de Champagne.
Pour la forme Milites Templi Iherosolimitani, les membres attestés incluent Rostagnus, Bernardus, Robertus de Montilio, Petrus Montis Paleri, Annonis, Robertus Furnensis et Heimericus. La mention de Rostagnus capellanus est particulièrement importante, parce qu’elle rend explicite la présence d’un chapelain au sein de la maison templière. À côté de ces membres, le transfert de Barbarinus clericus de Monte Securo aux Milites Templi Salomonis confirme que des clercs pouvaient être intégrés à la communauté.
Ces noms ne permettent pas de reconstituer une hiérarchie complète, mais ils suffisent à montrer une fraternité concrète, composée d’hommes identifiables, agissant dans des cadres locaux variés et insérés dans les réseaux de donation du temps.
Biens, maisons et formes de possession
Les actes attribuent au Temple des biens et des maisons dont certains sont explicitement nommés. Saurium est possédé par les Milites Templi Salomonis en 1128 puis encore en 1138, dans un territoire dont la désignation varie entre Colinbriensis et Columberiensi. Cette récurrence fait apparaître une assise patrimoniale durable.
Les Milites Templi Iherosolimitani possèdent également la Domus de Richarensis, explicitement qualifiée de maison ou commanderie. La maison de Roais apparaît elle aussi dans les transactions de 1141, à l’occasion d’une donation de l’évêque Bérenger de Vaison et de ses chanoines, complétée par la laudatio de Pontius Borrelli. Le manoir de Cressynge figure comme objet d’une donation au Temple. À ces possessions ou acquisitions s’ajoutent des ventes et donations relatives à des biens localisés à Nugarela, Perpiniani, Otura, Corbons, Novellas ou Çaragoça, sans qu’il soit toujours possible d’en préciser exactement la nature ou l’étendue.
Le Temple apparaît donc comme une institution patrimoniale à part entière : il possède, reçoit, achète et voit ses droits confirmés. Les mentions de maisons et de biens localisés montrent que sa fonction militaire ne s’oppose nullement à une forte présence foncière et domaniale.
Réseaux de soutien et insertion sociale
Les milites Templi reçoivent l’appui d’un spectre social très large. Parmi les bienfaiteurs de haut rang figurent Hugo comes Campanie comme membre, puis Guillelmus comes Flandrie, Theodericus comes Flandrensium, Conanus dux Britannie, Rogerius comes Fuxensis, Raimundus Berengarii, Petrus Berengarii et Petrus Berengarius eunucus. Guilelmus Raimundi dapifer apparaît comme confirmateur. Bernardus Berengarius vicecomes de Taçço représente un niveau vicomtal. Ces noms montrent que le Temple est très tôt inséré dans les milieux aristocratiques.
À côté des princes et des comtes apparaissent des seigneurs locaux, des hommes de statut plus modeste et des femmes donatrices : Ugo de Bulbotone, Bertrandus nepos eius, Willelmus Malemanus, Bertrandus de Balmis, Ugo filius Bernardi, Lopiano, Petrus Rodulfi, Nicholaus, Gauterius de Monte Securo, Poncius, Geraudus, Willelmus, Agnes, Orfrisa, Sancia femina, Sanza et Ersena. Des institutions ecclésiastiques interviennent aussi, telle l’Ecclesia Sancti Johannis, ainsi que l’évêque de Vaison et ses chanoines. Le Temple peut encore apparaître dans des actes qui l’insèrent dans un environnement institutionnel plus large, comme l’accord conclu au Mans en 1138.
Cette diversité de soutiens traduit une reconnaissance rapide du Temple dans les pratiques de donation, de confirmation et de transaction du XIIe siècle. Les milites Templi ne sont pas seulement nommés : ils sont traités comme des bénéficiaires légitimes, durables et suffisamment établis pour que des biens importants leur soient concédés ou aliénés.
Implantation géographique perceptible
Les mentions s’échelonnent dans des espaces variés. Les actes ou biens explicitement localisés renvoient notamment à Çaragoça, Nugarela, Cenomannis, Perpiniani, Otura, Roais, Corbons, Novellas et Beauvais. Saurium et la Domus de Richarensis illustrent plus précisément l’ancrage patrimonial du groupe. Cette dispersion des lieux associés aux actes confirme que, dès les décennies 1120-1140, l’appellation milites Templi n’est pas attachée à un seul foyer local, mais sert à désigner un corps reconnu dans plusieurs régions.
Repères
Les formes attestées comprennent notamment milites Templi, militibus Templi, milites Templi Salomonis, fratres Templi, fratres Templi Salomonis, militia Templi, milites Templi Iherosolimitani, milites Templi Hierosolymitani, milicia Ihcrosolimitana Templi Salomonis, milites Tcmpli et milites Ierosolimitani Templi. Les mentions conservées s’étendent approximativement de 1125 à 1144.
Dans cet ensemble, milites Templi doit se comprendre comme l’une des désignations usuelles du Temple naissant, dans son double caractère de fraternité religieuse et de milice dotée de membres, de biens, de maisons et de soutiens aristocratiques comme ecclésiastiques.
