Les Templiers en Somme (80)

Parler des Templiers en Somme, c’est entrer dans une histoire à la fois locale et plus vaste, celle de l’implantation de l’Ordre du Temple dans la Picardie médiévale, entre les grands axes de circulation du nord du royaume, les terres du diocèse d’Amiens et l’espace du Ponthieu. Pour le département actuel de la Somme, les sources permettent d’identifier avec sûreté deux maisons majeures rattachées à ce territoire : la commanderie templière d’Abbeville et la commanderie templière d’Amiens. La documentation ne permet pas toujours de reconstituer leur histoire dans le détail année par année, mais elle autorise une lecture sérieuse de leur rôle administratif, foncier et religieux, ainsi que de leur devenir après la chute de l’Ordre au début du XIVe siècle.
Il faut d’emblée rappeler une précaution essentielle : la carte médiévale des Templiers ne coïncide pas avec les cadres administratifs modernes. Le département de la Somme n’existait évidemment pas au temps de l’Ordre. Les maisons d’Abbeville et d’Amiens relevaient alors d’ensembles plus anciens : le diocèse d’Amiens, le Ponthieu, et plus largement la province templière de France. Les textes montrent aussi que les maisons urbaines n’étaient pas de simples refuges isolés : elles servaient de points d’appui pour administrer des terres, percevoir des revenus, tenir une chapelle, recevoir des actes et insérer le Temple dans les circuits économiques régionaux.
Un ancrage picard entre ville, terres et administration
En Picardie, les Templiers apparaissent assez tôt dans le mouvement général d’expansion de l’Ordre aux XIIe et XIIIe siècles. Dans cette région densément peuplée, largement défrichée, bien structurée par les pouvoirs comtal, épiscopal et communal, leurs maisons ne sont pas des forteresses de frontière comparables aux établissements d’Orient, mais des exploitations et des centres de gestion. Les revenus tirés des terres, des rentes, des cens, des dîmes ou des droits seigneuriaux modestes alimentaient la mission générale de l’Ordre, tournée vers la défense de la Terre sainte.
Les travaux érudits du XIXe siècle, notamment ceux d’Eugène Mannier pour les possessions hospitalières héritées du Temple et ceux d’Amédée Trudon des Ormes pour la Picardie templière, insistent sur ce point : les maisons picardes s’inscrivaient dans un réseau de dépendances rurales et de points de collecte. Dans le cas de la Somme, Abbeville semble avoir tenu un rôle particulièrement important dans le Ponthieu, tandis qu’Amiens, ville épiscopale et centre documentaire, avait une place stratégique dans le traitement des affaires du diocèse. Les synthèses spécialisées indiquent en effet qu’à Amiens les Templiers avaient pour mission de veiller à l’expédition des actes concernant les commanderies du diocèse, ce qui suggère une fonction administrative plus marquée que dans une simple exploitation rurale.
Cette implantation dans des villes comme Amiens et Abbeville n’a rien d’exceptionnel. Les Templiers recherchaient des lieux bien connectés aux marchés, aux juridictions et aux autorités ecclésiastiques. Amiens était l’un des grands centres urbains du nord du royaume, siège épiscopal ancien et commune puissante. Abbeville, capitale du Ponthieu, commandait un secteur commercial ouvert vers l’arrière-pays et les échanges septentrionaux. Dans un tel cadre, la présence templière devait faciliter la circulation de l’argent, des actes, des hommes et des produits agricoles.
La commanderie templière d’Abbeville
Une maison urbaine du Ponthieu
La maison d’Abbeville est la mieux documentée des deux implantations samariénnes. Les recueils de notices historiques et les travaux de Trudon des Ormes signalent que les Templiers y possédaient une maison dans le faubourg de Thuison, aux portes de la ville. D’autres mentions font apparaître une maison située près de la Porte-Comtesse, désignée dans les actes latins par la formule ad portant Comitisse. La documentation laisse donc entrevoir un ensemble plus complexe qu’un unique bâtiment : maison urbaine, terres proches de la ville, et peut-être redistribution des fonctions entre résidence, exploitation et représentation. La prudence demeure toutefois nécessaire sur la topographie exacte de chaque état successif.
Un repère précieux vient d’un acte médiéval mentionnant les marais situés « à partir de la maison des Templiers jusqu’au moulin de la Bouvaque », ce qui confirme l’inscription de la maison dans le paysage abbevillois et son voisinage avec des terres humides ou des zones de valeur économique. Cette indication n’éclaire pas à elle seule toute l’étendue des possessions, mais elle atteste solidement l’existence d’un point d’ancrage templier connu dans la topographie locale.
Biens, terres et revenus
Les notices anciennes attribuent à la maison d’Abbeville des dépendances situées notamment à Manchecourt et à la Bouvaque. Là encore, il convient d’éviter toute reconstruction trop assurée : les textes conservés permettent surtout d’affirmer l’existence de terres ou de droits proches d’Abbeville, associés à la maison du Temple. Ces possessions répondaient au profil habituel des établissements templiers du nord de la France : terres arables, prés, rentes et éléments bâtis capables d’assurer un revenu régulier.
Les chercheurs ont également souligné qu’Abbeville avait sans doute abrité le précepteur du Temple en Ponthieu. Cette hypothèse, appuyée par l’importance de la ville et par les mentions des sources érudites, est vraisemblable sans que chaque détail institutionnel puisse être restitué pour toute la durée d’existence de la maison. Elle correspond bien à la logique d’une tête de gestion locale placée dans la principale ville du comté.
La vente à l’évêque d’Amiens et la fondation de la chartreuse
L’épisode le plus net de l’histoire templière d’Abbeville est la vente, autour de 1300-1301, d’une propriété de Thuison à Guillaume de Mâcon, évêque d’Amiens, en vue de la fondation d’une chartreuse dédiée à saint Honoré. Les sources secondaires savantes et les répertoires monastiques concordent sur ce point général : la chartreuse de Thuison fut installée sur des biens passés des Templiers à l’évêque à cette date. En revanche, la nature précise de ce qui fut vendu a fait l’objet de nuances chez les érudits. Certains ont parlé de la commanderie elle-même, d’autres d’un champ ou d’un ensemble foncier acquis sur les Templiers pour fonder le nouveau couvent. Cette réserve doit être maintenue, car les formulations conservées ne disent pas toujours exactement la même chose.
Ce dossier est historiquement important pour deux raisons. D’abord, il montre que, peu avant l’arrestation générale de 1307, une part des biens templiers d’Abbeville avait déjà connu une transformation patrimoniale légitime et documentée. Ensuite, il inscrit la mémoire du Temple dans l’histoire religieuse abbevilloise : la chartreuse de Thuison, fondée par l’évêque Guillaume de Mâcon, a durablement fixé le souvenir d’une ancienne présence templière dans ce faubourg.
Du Temple à l’Hôpital
Après la suppression de l’Ordre du Temple, les biens qui lui restaient à Abbeville passèrent aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, conformément au mouvement général de transfert entériné au début du XIVe siècle. Une pièce signalée par les historiens mentionne encore, le 22 février 1370-1371, un manoir de l’Hôpital jadis Temple près de la Porte-Comtesse. Une visite prieurale de la fin du XVe siècle rapporte en outre l’existence d’une chapelle associée à ce manoir. Ces mentions sont précieuses : elles montrent la continuité fonctionnelle et mémorielle du lieu au-delà même de la disparition de l’Ordre du Temple.
Pour l’histoire locale, cette survivance hospitalière compte autant que la phase strictement templière. Elle rappelle que la chute de l’Ordre en 1307-1312 ne signifie pas l’effacement immédiat de tous ses sites : en Somme comme ailleurs, les cadres fonciers, certaines chapelles et les habitudes de gestion ont souvent été repris par l’Hôpital.
La commanderie templière d’Amiens
Une maison attestée dans la ville épiscopale
La commanderie templière d’Amiens est moins facile à saisir dans le détail topographique que celle d’Abbeville, mais son existence est bien attestée. Les travaux spécialisés sur les possessions du Temple en Picardie soulignent qu’Amiens n’était pas une simple implantation secondaire : la maison semble avoir joué un rôle dans la gestion documentaire des affaires templières du diocèse. Dans une ville de chancelleries, de chapitres, d’officialité et de marchés, cette fonction est hautement plausible et s’accorde avec la nature même des maisons urbaines de l’Ordre au nord du royaume.
Les sources issues du Procès des Templiers conservent par ailleurs la trace de frères originaires d’Amiens ou rattachés au diocèse. Elles ne permettent pas toujours d’écrire une histoire continue de la maison, mais elles montrent que l’espace amiénois appartenait pleinement au recrutement et à la vie institutionnelle du Temple. Le dossier de Michelet et ses relais érudits mentionnent notamment des Templiers liés au diocèse d’Amiens comparus pendant la procédure.
Amiens dans les circuits administratifs du Temple
Dans l’état actuel des sources aisément identifiables, Amiens apparaît surtout comme un centre d’administration et d’enregistrement. Ce profil est cohérent avec le poids du siège épiscopal et avec la pratique médiévale des ordres religieux-militaires, très dépendants de l’écrit pour leurs acquisitions, leurs procès, leurs cens et leurs confirmations de droits. La maison d’Amiens devait donc relier les réalités locales du patrimoine templier aux autorités ecclésiastiques et judiciaires régionales.
Cette position explique aussi pourquoi les textes du procès évoquent le diocèse d’Amiens plus souvent que la seule ville. L’organisation templière ne suivait pas les frontières modernes, mais des ensembles de commanderies, de baillies et de diocèses. Dans cette géographie, Amiens servait de nœud de coordination plutôt que de simple domaine agricole.
Le cadre médiéval : diocèse d’Amiens, Ponthieu et province de France
Pour comprendre les Templiers en Somme, il faut replacer Abbeville et Amiens dans leur environnement institutionnel. Le diocèse d’Amiens formait un vaste espace ecclésiastique dans lequel les maisons du Temple possédaient terres, droits et dépendants. Le Ponthieu, avec Abbeville pour centre, donnait à l’Ordre un ancrage dans une principauté comtale ouverte aux circulations entre royaume capétien, Flandre et façade maritime. Enfin, l’ensemble relevait de la province de France de l’Ordre du Temple, vaste circonscription qui regroupait de nombreuses maisons septentrionales.
Les notices relatives à la Picardie évoquent aussi des baillies, notamment celle du Ponthieu. Le terme désigne ici une subdivision de gestion, adaptée à un patrimoine épars. Dans ce système, les maisons urbaines comme Abbeville ou Amiens n’étaient pas isolées : elles s’inséraient dans une trame de biens dispersés, administrés pour produire des revenus transférables vers des fins plus larges que le seul cadre local.
1307 : l’arrestation des Templiers et ses effets en Somme
L’arrestation des Templiers ordonnée par Philippe le Bel le 13 octobre 1307 frappa naturellement les maisons du diocèse d’Amiens et du Ponthieu. Comme ailleurs dans le royaume, les frères furent saisis, interrogés et intégrés à une procédure qui dépassait très largement les enjeux locaux. Le Procès des Templiers conserve des dépositions de frères liés à cet espace picard, ce qui permet de rattacher la Somme au grand drame judiciaire de l’Ordre.
Les sources spécialisées mentionnent en particulier, pour le ressort amiénois et picard, des noms tels que Nicolas d’Amiens ou Baudoin de Saint-Just, ce dernier étant présenté comme précepteur du Ponthieu dans les dernières années de l’Ordre. Ces informations proviennent du dossier du procès et de ses exploitations historiques. Elles montrent que les maisons de la Somme n’étaient pas en marge, mais bien incluses dans la dernière administration du Temple avant sa suppression.
Il serait toutefois excessif d’attribuer à Abbeville ou à Amiens des épisodes spectaculaires non attestés localement. Ce que l’on peut dire avec sûreté, c’est que la crise générale de 1307-1312 bouleversa la gestion de leurs biens, interrompit la vie régulière des frères et ouvrit la voie au transfert vers l’Hôpital.
Après 1312 : le passage aux Hospitaliers
La dissolution de l’Ordre du Temple, décidée au concile de Vienne et suivie du transfert de la majorité de ses biens à l’Ordre de l’Hôpital, eut en Somme des conséquences très concrètes. Les maisons et domaines encore tenus par les Templiers passèrent dans le patrimoine hospitalier. Pour Abbeville, la documentation postérieure conserve explicitement le souvenir d’un bien « jadis Temple » devenu manoir de l’Hôpital. Pour Amiens, même si les détails sont moins abondants dans les sources rapidement mobilisables, le principe du transfert ne fait guère de doute.
Ce passage n’est pas seulement juridique. Il révèle la continuité profonde entre les deux ordres militaires dans la gestion des terres et des revenus. Dans bien des cas, les Hospitaliers héritèrent non seulement des bâtiments, mais aussi des cadres d’exploitation, des rentes et parfois des mémoires locales associées aux Templiers. C’est l’une des raisons pour lesquelles les ouvrages de Mannier, consacrés aux commanderies de l’Hôpital, restent si utiles pour retracer indirectement une partie du passé templier.
Événements marquants attestés pour la Somme templière
- XIIe-XIIIe siècles : implantation des Templiers dans l’espace amiénois et pontivien, avec maisons attestées à Amiens et Abbeville, dans le cadre de la province de France.
- Janvier 1272 : lettre de l’official d’Amiens signalant l’achat d’une maison près de la Porte-Comtesse à Abbeville.
- 1300-1301 : acquisition par l’évêque Guillaume de Mâcon de biens templiers à Thuison pour fonder la chartreuse Saint-Honoré. La nature exacte du bien vendu demande prudence, mais l’opération est solidement attestée.
- 13 octobre 1307 : arrestation générale des Templiers du royaume, avec répercussions dans le diocèse d’Amiens et le Ponthieu.
- 1312 et années suivantes : transfert des biens restants du Temple aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
- 22 février 1370-1371 : mention à Abbeville d’un manoir de l’Hôpital « jadis Temple », preuve de la continuité patrimoniale du site.
Ce que l’on peut conclure sur les Templiers en Somme
L’histoire des Templiers en Somme (80) repose sur peu de maisons sûrement identifiées à l’échelle du département actuel, mais ces maisons sont significatives. Abbeville représente le versant pontivien, urbain et foncier de la présence templière, avec une documentation plus riche, marquée par la question de Thuison, par la proximité de la Porte-Comtesse et par le passage précoce d’une partie des biens à la chartreuse fondée par l’évêque d’Amiens. Amiens, de son côté, incarne davantage la fonction administrative et documentaire du Temple dans un grand centre épiscopal.
En Somme, comme dans le reste de la Picardie, les Templiers ne furent ni des seigneurs omniprésents ni une présence marginale. Ils occupèrent une place ciblée, efficace, insérée dans les structures d’un pays de villes, d’écritures et de revenus ruraux. Leur disparition institutionnelle après 1307-1312 n’effaça pas totalement leur trace : les transferts aux Hospitaliers, les mentions tardives des manoirs et chapelles, puis la mémoire érudite des antiquaires et historiens, ont permis de conserver le souvenir de ces établissements.
La Somme templière apparaît ainsi moins comme un territoire de grandes ruines spectaculaires que comme un espace de présence administrative, foncière et religieuse, lisible dans les actes, les toponymes anciens et les transmissions patrimoniales. C’est souvent là que se trouve la vérité historique du Temple : non dans la légende, mais dans la patience des chartes, des procès-verbaux et des continuités de terrain.
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