Maison du Temple d’Arles-sur-Rhône
La maison du Temple d’Arles est l’un des établissements templiers les plus précocement attestés dans la basse vallée du Rhône. La documentation fournie ne permet pas d’en fixer la fondation par un acte certain, mais elle montre qu’une installation arlésienne existait déjà au milieu du XIIe siècle et qu’elle avait rapidement atteint un rang élevé. Dès les premières mentions sûres, il ne s’agit pas d’un simple bien isolé : la maison apparaît avec un chef, un chapelain, plusieurs frères, un oratoire et un cimetière, puis avec un domaine étendu dans le terroir d’Arles, la Crau et les marges camarguaises.
Origine et premières attestations
La chronologie ancienne doit être maniée avec prudence. Les éléments conservés suggèrent qu’en 1138 il n’y avait pas encore de maison du Temple établie à Arles. En 1142, un frère du Temple nommé Bernard Roland est signalé dans une transaction avec l’archevêché d’Arles, mais il n’est cité qu’à titre de témoin et l’acte ne mentionne pas expressément une maison. Cette présence montre néanmoins que les Templiers étaient déjà insérés dans les réseaux locaux avant la première attestation nette de leur établissement.
La première preuve ferme de l’existence de la maison remonte à juin 1146. Cette année-là, une vigne est vendue aux frères de la maison du Temple d’Arles. L’acte fait apparaître une communauté déjà structurée : Bernard y est nommé comme chef de la maison, en compagnie d’un chapelain et de dix frères. Un tel effectif, à une date aussi haute, place Arles parmi les implantations importantes de la région.
La documentation signale aussi qu’en décembre 1142 un chapitre provincial s’était tenu à Arles. Ce fait ne doit pas être transformé en preuve absolue sur l’état exact des bâtiments dès cette date, mais il confirme au moins le rôle très précoce joué par Arles dans l’organisation régionale du Temple.
Cadre religieux : oratoire et cimetière
La maison n’était pas seulement un centre de gestion foncière. Elle disposait aussi d’un espace cultuel propre. En 1152, Pierre de la Rovière obtint l’autorisation d’inhumer auprès de l’oratoire du Temple. Ce point est essentiel pour comprendre le statut de l’établissement : les Templiers d’Arles possédaient alors un oratoire reconnu comme tel, ainsi qu’un cimetière ou du moins un droit de sépulture attenant, réglé avec l’autorité ecclésiastique locale.
Cette donnée montre également la proximité des rapports entre la maison et l’archevêché d’Arles. Les textes fournis présentent l’archevêque comme un protecteur des Templiers dans les premières décennies de leur présence arlésienne. Cette protection ne signifiait pas absence d’encadrement, mais elle facilita manifestement l’installation durable de la maison dans la ville et son développement institutionnel.
Une maison majeure dans le pays d’Arles
Les documents décrivent Arles comme une maison d’importance majeure. Elle relevait, selon la tradition documentaire fournie, de la juridiction de Saint-Gilles, tout en occupant elle-même une position directrice dans son propre ressort. Cette double situation aide à comprendre la hiérarchie du réseau templier dans le Bas-Rhône : Arles n’était pas isolée, mais intégrée à un ensemble plus vaste, tout en exerçant une autorité sur des biens et des établissements secondaires.
En 1155, la maison reçoit la visite du comte Raimond-Bérenger IV, qualifié ici de prince d’Aragon, qui y concède certains droits à l’archevêché d’Embrun. L’acte est passé dans la maison même des frères du Temple à Arles, en présence de Bernard, désigné comme maître du lieu. Cette mention confirme à la fois l’existence matérielle de la maison et son rôle comme cadre d’actes de haut niveau.
Biens, terres et économie
Le patrimoine arlésien paraît avoir été particulièrement étendu. Les textes fournis évoquent des possessions dans la ville et surtout dans les espaces ruraux qui dépendaient de son horizon économique. Sont notamment cités Trébon, la Crau et plusieurs lieux-dits ou secteurs de mise en valeur : Pernes, Dezeaumes, Saint-Martin, Coulier, Coulobires. Les documents ajoutent que les biens de Trébon passèrent à Laurade, ce qui montre l’existence de recompositions internes ou de rattachements de gestion au sein du temporel.
La nature exacte de tous ces biens n’est pas toujours détaillée, mais les actes permettent d’entrevoir un ensemble fait de terres, de vignes, de droits seigneuriaux et de revenus fonciers. Le premier acte sûr de 1146 concerne déjà une vigne. D’autres opérations du début du XIIIe siècle révèlent une stratégie d’acquisition ou de concentration des droits sur des tenures et des affars, c’est-à-dire des unités d’exploitation ou de défrichement.
Le cas des Argeliers est particulièrement éclairant. En décembre 1204, le consul Uc Rapina vend à l’ordre sa part seigneuriale sur un tènement à Perlas. Le mois suivant, il engage pour quatre livres de raimondins sa part de dominium sur un affar situé aux Argeliers. Cette mise en gage intervient peu après l’achat, par le Temple, d’une portion du même dominium à la maison de Bonpas, opération qu’Uc Rapina avait lui-même confirmée en percevant le trézain dû au titre de la directe. En janvier 1214, ne pouvant vraisemblablement pas faire face à sa dette, il cède finalement le cens de huit deniers engagé sur cet affar. L’ensemble dessine une politique de rassemblement progressif des droits utiles et seigneuriaux sur un même honneur.
D’autres biens sont signalés à La Vernède et à Perlas. En 1175, Rispauda, sœur d’Uc Rapina, vend une terre au Temple. Trois ans plus tard, Dolça, épouse de Jaufré Rapina, donne ses droits à La Vernède, avec Uc Rapina comme fidéjusseur. Ces opérations montrent que la maison d’Arles traitait avec des familles consulaires de la ville et consolidait son assise par achats, donations et reprises de droits.
Donations et legs attestés
Les actes conservés laissent entrevoir des formes de donation parfois remarquables. Le 22 mars 1224, Jacmée, épouse de Geoffroy Bâton, rédige son testament et lègue aux Templiers de la maison d’Arles ce qu’elle possède entre les Anguillers et la Trache. Ce legs est assorti d’une demande expresse : elle souhaite que le maître du Temple reçoive comme chevalier son bailli Hélisiaire. La clause est singulière, car elle associe le transfert patrimonial à l’attente d’une promotion personnelle dans l’ordre ou du moins à une admission chevaleresque sollicitée auprès de lui.
Cette mention illustre l’insertion de la maison dans les relations sociales du pays d’Arles. Le Temple n’y apparaît pas seulement comme acheteur de terres, mais comme institution capable de recevoir des legs testamentaires importants et d’être sollicité pour l’intégration d’hommes liés à l’entourage des testateurs.
Relations avec l’archevêché et droits ecclésiastiques
La maison d’Arles entretint des liens suivis avec l’archevêché. L’autorisation de sépulture près de l’oratoire en 1152 en est un premier indice. Au XIIIe siècle, ces rapports demeurent étroits. En décembre 1236, un compromis relatif aux dîmes de Saliers rappelle la faveur dont la maison du Temple jouissait auprès de l’archevêque. Deux ans plus tard, celui-ci remit dix setiers sur une rente annuelle due par la commanderie de Saint-Gilles à l’archevêché en considération des services rendus. Même si cette remise vise Saint-Gilles, elle s’inscrit dans un environnement où les intérêts de Saint-Gilles, d’Arles et des secteurs camarguais étaient étroitement mêlés.
En mars 1245, frère Joan d’Arles intervient comme procureur de l’archevêque Joan Baussan dans une concession de moulins au Trébon en faveur de la commanderie d’Arles. Cette opération atteste de façon précise la possession ou au moins l’obtention de droits liés à des moulins dans ce secteur, élément important pour l’économie locale. La même année, en octobre, le même frère agit encore au nom de l’archevêque dans une quittance donnée au commandeur de Saint-Thomas au sujet d’une terre.
Personnes connues
Le premier responsable explicitement nommé pour Arles est Bernard, attesté en 1146 lors de la vente d’une vigne à la maison, puis encore en 1155 comme maître du lieu. Un chapelain et dix frères l’entourent dès 1146, ce qui donne une image rare de la composition humaine de la communauté à cette date.
Bernard Roland, présent à Arles en 1142 comme témoin d’une transaction avec l’archevêché, appartient aussi aux premiers noms attachés au dossier arlésien, même si le lien exact entre sa présence et l’existence matérielle de la maison n’est pas formulé par l’acte conservé.
Au XIIIe siècle, frère Joan d’Arles ressort avec netteté. Les documents le montrent proche de l’archevêque Joan Baussan puis du pouvoir comtal angevin. Il fut successivement commandeur de Fos, de Bayles et d’Aix. En 1245, il sert de procureur à l’archevêque dans l’affaire des moulins du Trébon au profit de la commanderie d’Arles. On le retrouve encore en 1251 lors des engagements pris autour du château de Salon, puis en 1257 et 1258 dans des accords touchant l’archevêque, le chapitre et les Arlésiens. Sans être nécessairement commandeur d’Arles lui-même dans les actes ici conservés, il apparaît comme une figure templière fortement impliquée dans les affaires politiques et ecclésiastiques de la région.
Le consul Uc Rapina n’est pas un frère du Temple, mais il compte parmi les laïcs les plus étroitement liés à la maison dans les actes connus. Sa famille traite à plusieurs reprises avec l’ordre entre 1175 et 1214, tant par ventes que par garanties ou abandons de droits.
Événements et tensions du XIIIe siècle
La maison du Temple d’Arles ne fut pas à l’écart des troubles politiques qui agitèrent la ville. Lors des révoltes arlésiennes de l’automne 1248, dirigées contre le comte de Provence et contre l’archevêque, les insurgés s’en prirent aux ordres militaires. Les Hospitaliers de Saint-Thomas furent frappés avec une extrême violence ; les biens du Temple furent eux aussi attaqués et certaines de leurs maisons détruites. Les textes fournis ne permettent pas de dresser un tableau détaillé des dommages subis par la maison d’Arles elle-même, mais ils établissent clairement que les possessions templières arlésiennes furent visées au cours de ces troubles.
Ces violences s’inscrivent dans un contexte où certains Templiers de la région, notamment frère Joan d’Arles, étaient perçus comme liés à l’archevêque et aux intérêts angevins. Cette proximité politique contribue à expliquer l’hostilité dont les maisons de l’ordre purent faire l’objet dans la ville au milieu du XIIIe siècle.
Dépendances et rayonnement
La documentation fournie présente Arles comme une maison majeure dont l’influence dépassait la seule ville. Les possessions du Trébon, de la Crau et d’autres secteurs du pays d’Arles en dépendent clairement. Des liens étroits apparaissent aussi avec Saliers à propos des dîmes, et avec des secteurs plus périphériques comme les Anguillers, la Trache, Perlas, les Argeliers et La Vernède.
En revanche, lorsque les textes évoquent des rapports avec Saint-Gilles, il convient de conserver la nuance imposée par le dossier. Saint-Gilles est présentée comme ayant juridiction sur Arles, tandis qu’Arles apparaît elle-même comme une maison majeure à l’échelle locale. Cette hiérarchie n’empêchait ni l’autonomie de gestion du temporel arlésien, ni l’importance propre de son établissement.
Après la suppression du Temple
Les extraits fournis ne donnent que peu de détails directs sur le passage de la maison d’Arles aux Hospitaliers, mais ce transfert s’inscrit dans le mouvement général qui suit la disparition de l’ordre du Temple. Le site et ses biens ne disparaissent donc pas matériellement avec la suppression de l’ordre : ils changent d’affectation institutionnelle. La continuité de certaines charges et les frais de réparation évoqués pour les anciennes possessions templières rappellent que ces biens formaient encore, après la dévolution, un ensemble concret de fermes, chapelles ou églises nécessitant entretien et remise en état.
Pour Arles même, les documents ici réunis n’autorisent pas à décrire précisément l’organisation hospitalière ultérieure du site. On peut seulement retenir qu’il appartenait à un patrimoine suffisamment important pour demeurer intégré aux enjeux financiers et administratifs qui suivirent la transmission des biens du Temple.
Topographie et mémoire du lieu
Les documents fournis sont surtout centrés sur les actes et sur le patrimoine, beaucoup moins sur la description précise des bâtiments. Ils n’autorisent donc pas une restitution architecturale détaillée de la maison d’Arles. En revanche, ils montrent qu’il existait au moins un ensemble résidentiel suffisamment développé pour accueillir un chapitre provincial, abriter une communauté nombreuse dès 1146 et posséder un oratoire avec espace de sépulture.
La réalité matérielle de la maison est également confirmée par les atteintes subies au XIIIe siècle : lorsque les insurgés détruisent certaines maisons du Temple, cela suppose un ancrage bâti réel dans la ville et ses abords. Arles doit ainsi être considérée non comme un simple nom dans la géographie templière, mais comme un établissement de premier plan, doté très tôt d’une communauté, d’un lieu de culte, d’un cimetière et d’un temporel étendu dans tout le pays arlésien.
Situer cette implantation
