Moulin et maison du Temple de Sancey
Repères territoriaux liés
Sancey, identifié avec l’actuel territoire de Saint-Julien-lès-Villas, près de Troyes, apparaît dans les actes comme un bien foncier et seigneurial passé aux Templiers au début du XIIIe siècle. La documentation fournie permet d’y reconnaître non seulement un moulin du Temple, conformément à la qualification conservée pour le site, mais plus largement un ensemble de biens comprenant terres, prés, eaux, bois et droits seigneuriaux. En revanche, rien n’autorise à en faire une commanderie autonome : les actes connus montrent au contraire un établissement dépendant de la maison du Temple de Troyes.
Origine de la possession templière
À la fin du XIIe siècle, la terre et seigneurie de Sancey relevaient du comte de Champagne Henri II, dit le Jeune. Entre son avènement, le 16 mars 1181, et sa mort, le 10 septembre 1197, il en concéda tout ou partie au chevalier Vilain d’Aulnay. C’est de ce dernier que vient la première transmission décisive au Temple.
Par une donation connue par un vidimus postérieur, Vilain d’Aulnay abandonna aux Templiers tout ce qu’il possédait à Sancey et dans ses dépendances. L’énumération des biens est importante : elle comprend les moulins, les bois, les terres, les prés et les eaux. Le caractère très large de la cession montre que l’Ordre ne reçut pas un bien isolé, mais un ensemble d’exploitation et de domination locale. Dans un autre état du texte, cette cession paraît englober aussi la justice et la seigneurie attachées au lieu.
Cette donation fut entourée de garanties et de témoins de haut rang. Sont cités Oger de Saint-Chéron, Guillaume son frère, Gui de Chappes, Clérembaud de Chappes, Geoffroy de Villehardouin et Geoffroy Putemonnoie. Étaient également présents, probablement pour recevoir officiellement le don au nom de l’Ordre, frère Robert de Chaurville, commandeur du Temple d’Acre, et Guillaume des Ardillières, maréchal de la chevalerie du Temple.
La cession fut ensuite confirmée par Oudart, ou Odard d’Aulnay, frère de Vilain et maréchal de Champagne, par des lettres données à Vitry en février 1206. Les originaux avaient disparu lorsque l’on en fit vérifier la teneur en novembre 1254 par l’official de Troyes. C’est par cette validation tardive que la mémoire diplomatique de la donation a été conservée. La tradition manuscrite laisse subsister une hésitation sur la date exacte de l’acte initial : un exemplaire le place en 1205, tandis qu’un autre ne permettait pas une lecture aussi assurée. Il reste toutefois certain que l’acquisition templière est déjà constituée au tout début du XIIIe siècle.
Nature du domaine de Sancey
Le dossier de Sancey ne se réduit pas à un simple moulin, même si celui-ci figure explicitement parmi les éléments donnés au Temple. Les biens cités dans les actes montrent un domaine composite, fait de ressources hydrauliques, de terres cultivables, de prés et de bois, auquel s’ajoutaient des droits de seigneurie et de justice. Le moulin appartenait donc à un ensemble plus vaste, et il doit être compris comme un élément d’exploitation inséré dans une seigneurie rurale contrôlée par l’Ordre.
La documentation du XIIIe siècle fait aussi apparaître une cour de Sancey, mentionnée sous la forme latine ad curtem de Sanceyo. Plusieurs parcelles en relevaient directement. Cette cour devait constituer un des points d’ancrage matériels de la présence templière sur place, autour duquel s’organisaient terres, habitat et perception des redevances.
Acquisitions et accroissement du patrimoine
Au cours du XIIIe siècle, le Temple continua d’agrandir ou de consolider ses biens à Sancey par des donations et des achats. Un acte daté du lundi après la Saint-Martin d’hiver 1269 en fournit un témoignage précis. Une femme nommée Émeline donna alors au Temple un ensemble de biens situés à Sancey, tous tenus dans la justice des Templiers et mouvant d’eux, soit en fief, soit en censive.
Cette libéralité comprenait notamment plusieurs pièces de terre, une grande vigne, un quartier de vigne, ainsi que sa maison d’habitation. Les confronts conservés dans l’acte permettent d’entrevoir le tissu foncier local : on y rencontre la terre de Pierre Lécuisié, un champ du Temple, un champ de Jobelet, la vigne de Thibaut Beract, la maison de Jobelet de Sancey, fils du défunt Girard Goët, ou encore la masure de Manassès Clérin. L’une des vignes touchait aussi à celle de l’abbesse de Torvoye. Tous ces détails montrent des Templiers solidement implantés dans la trame foncière du village, avec des tenures voisines, des champs déjà identifiés comme leur appartenant et une juridiction reconnue.
La donatrice alla jusqu’à comprendre dans son abandon l’ensemble de ses biens meubles présents et à venir. Elle s’engagea sous serment à ne pas remettre la donation en cause et accepta, en cas de manquement, les sanctions ecclésiastiques et la juridiction de la cour de Troyes. Cet acte marque une étape importante : à cette date, les Templiers détiennent déjà à Sancey une justice suffisamment constituée pour que les biens donnés soient dits mouvants d’eux.
Une autre acquisition est connue par un contrat passé le jeudi précédant la Nativité de saint Jean-Baptiste 1296. Thiébaut le Bègue, bourgeois de Troyes, et sa femme Helvys vendirent alors au commandeur et aux frères de la chevalerie du Temple en France une maison sise à Sancey, avec sa grange, son pourpris et toutes ses appartenances. Le bien se trouvait dans la censive et la justice des Templiers. Il confrontait d’un côté à la maison et au pourpris de feu Robert le Tavernier, de l’autre à une maison ayant appartenu à Guyot de Sancey. Le prix fut fixé à 97 livres tournois petits, payées comptant. Cette opération montre la continuité de la politique d’agrandissement ou de concentration immobilière menée par l’Ordre à la fin du XIIIe siècle.
Maison du Temple et dépendance envers Troyes
La première mention explicite de la maison du Temple de Sancey apparaît en 1281. Elle ressort d’un bail consenti pour dix-neuf ans à Colin dit le Cornillaz, originaire des Trévois, et à sa femme Marguerite, pour un pré situé sur le finage de Sancey, au lieudit le Cul du Sac. Le loyer annuel était de quarante sols, payables à la fête de saint André apôtre.
Ce bail est particulièrement instructif pour le statut de Sancey. Les bailleurs ne sont pas seulement les frères de la maison de Sancey : interviennent aussi le précepteur et les frères de la maison de Troyes. Cette action conjointe montre nettement que Sancey relevait de Troyes. Le site possédait donc une maison templière identifiable et des frères sur place, mais non une commanderie indépendante. Il faut y voir un membre ou une dépendance de la commanderie de Troyes.
Le pré donné à ferme touchait à un pré ayant appartenu à feu Guillaume de Vennis et à un pré des preneurs. Comme dans d’autres actes antérieurs, la cour de Troyes servait encore de cadre juridique à la transaction, les locataires engageant leurs biens pour garantir l’exécution du bail.
Justice, censive et cadre seigneurial
Les actes relatifs à Sancey laissent entrevoir un seigneurie templière effectivement exercée. Les biens donnés par Émeline sont expressément dits situés dans la justice du Temple. La maison vendue en 1296 se trouvait également dans sa censive et sa justice. Ces formules ne désignent pas une simple propriété foncière, mais un cadre de dépendance plus large, où les Templiers percevaient des redevances et faisaient reconnaître leurs droits de seigneurie.
Le passage progressif des actes sous le sceau de l’official de Troyes à des formes plus laïques, sous le scel de la prévôté et devant des jurés royaux, n’efface pas cette réalité locale. Il montre plutôt que, vers la fin du XIIIe siècle, les transactions concernant les biens templiers de Sancey s’inscrivent de plus en plus dans les pratiques ordinaires du droit royal, tout en maintenant les droits seigneuriaux de l’Ordre sur place.
Personnes connues par les actes
Plusieurs personnages peuvent être rattachés directement à l’histoire de Sancey :
- Henri II de Champagne, seigneur primitif de la terre avant sa transmission à Vilain d’Aulnay ;
- Vilain d’Aulnay, donateur principal des biens de Sancey au Temple ;
- Oudart d’Aulnay, maréchal de Champagne, qui confirma la donation en février 1206 ;
- frère Robert de Chaurville, commandeur du Temple d’Acre, présent lors de la donation ;
- Guillaume des Ardillières, maréchal de la chevalerie du Temple, également présent ;
- Émeline, donatrice de 1269, dont les biens contribuèrent à former ou à renforcer l’assise immobilière de la maison ;
- Colin le Cornillaz et Marguerite, preneurs d’un pré en 1281 ;
- Thiébaut le Bègue et Helvys, vendeurs d’une maison en 1296.
D’autres noms n’apparaissent qu’à titre de confronts, de voisins ou de témoins, mais ils contribuent à restituer le paysage humain du lieu : Pierre Lécuisié, Jobelet de Sancey, Girard Goët, Manassès Clérin, Thibaut Beract, Robert le Tavernier, Guyot de Sancey, Gautier le Picard et Thibaut de Chaumont.
Devenir de Sancey après le Temple
La documentation fournie ne livre pas ici le détail du transfert de Sancey après la suppression de l’Ordre, mais elle place clairement Sancey parmi les membres rattachés à la commanderie de Troyes dans l’organisation hospitalière postérieure. Le bien n’apparaît donc pas comme un établissement isolé ; il continue de relever d’un ensemble plus vaste centré sur Troyes.
La continuité la plus sûre tient à la permanence de la seigneurie et des biens fonciers : ce que les Templiers avaient reçu puis renforcé au XIIIe siècle formait un bloc suffisamment cohérent pour subsister comme membre de la commanderie de Troyes dans les siècles suivants.
Toponymie et identification
Les textes associent le nom ancien de Sancey à l’actuelle commune de Saint-Julien-lès-Villas. La documentation emploie aussi la forme de Saint-Julien pour désigner le même terroir. Le toponyme médiéval demeure cependant essentiel, car c’est sous lui qu’apparaissent la terre, la cour, la maison et les biens du Temple.
En l’état des éléments conservés, Sancey doit être compris comme un noyau foncier et seigneurial templier établi près de Troyes, comprenant au moins un moulin, des terres, des prés, des vignes, des maisons et des droits de justice. La mention expresse de la maison du Temple en 1281 confirme une présence matérielle des frères sur place, mais cette maison restait subordonnée à Troyes et ne peut être élevée au rang de commanderie indépendante sans aller au-delà des actes disponibles.
Situer cette implantation
