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BOUTIQUE DES TEMPLIERS

Commanderie templière de Dieppe

Commanderie templière de Dieppe

Croix des Templiers – Commanderie templière de Dieppe

La commanderie templière de Dieppe pose un cas intéressant et délicat pour l’historien. Le nom de Dieppe apparaît bien dans la documentation érudite moderne, au point d’être repris comme une commanderie dans plusieurs répertoires. Mais, lorsque l’on remonte aux textes anciens et aux compilations savantes, ce que l’on saisit avec le plus de netteté n’est pas une grande maison templière urbaine comparable à d’autres chefs-lieux normands. Le dossier renvoie surtout à un point d’ancrage seigneurial et foncier situé à Neuville-lez-Dieppe, au faubourg de Dieppe, plus précisément à une tour dite Four du Temple, en relation avec la seigneurie de Fontaine-le-Dun et avec l’administration hospitalière postérieure.

Autrement dit, le toponyme de Dieppe est bien attesté dans la mémoire des établissements du Temple et de l’Hôpital en Normandie, mais la prudence s’impose : les preuves conservées permettent surtout de documenter un chef-lieu seigneurial secondaire ou un point de représentation relevant d’un ensemble plus large, plutôt qu’une commanderie urbaine richement décrite dès l’époque templière.

Un dossier connu surtout par Mannier

La source la plus précise pour Dieppe demeure l’ouvrage d’Eugène Mannier sur les commanderies du Grand Prieuré de France, fondé sur des archives d’Ancien Régime et sur les terriers hospitaliers. Dans le passage relatif à Fontaine-le-Dun, Mannier décrit une seigneurie dépendant de la commanderie et dispersée dans de nombreuses localités, parmi lesquelles Neuville-lez-Dieppe. Il indique que le chef-lieu de cette seigneurie était une grosse tour de pierre, appelée le Four du Temple, sise au Follet, faubourg de Dieppe, paroisse de Neuville, sur le chemin de Notre-Dame-de-Bon-Nouvelle, près du sentier descendant de Neuville vers la rivière d’Arques.

Le texte ajoute que cette tour était le lieu où le commandeur de Villedieu faisait tenir les plaids. Cette précision est essentielle : elle suggère moins une commanderie autonome rayonnant depuis Dieppe qu’un siège local de justice et de gestion pour une seigneurie relevant d’un ensemble hospitalier plus vaste. Mannier précise même que cette tour composait à elle seule tout le domaine du chef-lieu, auquel se rattachaient ensuite des fiefs et des revenus fonciers épars.

Le Four du Temple à Neuville-lez-Dieppe

Le vestige documentaire le plus net associé à Dieppe est donc ce Four du Temple. Malgré son nom, il ne faut pas en déduire sans preuve l’existence d’un four banal templier conservé comme tel. Dans l’état des textes consultés, l’expression désigne avant tout une tour de pierre portant ce nom, et non une description architecturale détaillée d’un complexe conventuel avec chapelle, logis et dépendances.

La localisation donnée par Mannier est assez précise pour montrer que l’implantation se trouvait dans l’orbite immédiate de Dieppe médiévale, mais dans la paroisse de Neuville plutôt qu’au cœur même de la ville. Cela correspond d’ailleurs à un schéma bien connu pour les ordres militaires : des établissements ou relais fonciers placés à proximité d’un port, d’un axe routier ou d’un centre de marché, sans nécessairement former une grande commanderie monumentale.

Le Livre vert des Hospitaliers rappelle justement qu’en France du nord beaucoup de commanderies relevaient d’une organisation en maison principale et membres, la baillie portant le nom du chef-lieu, avec des maisons secondaires, terres, granges ou refuges urbains. Ce cadre institutionnel aide à comprendre le cas de Dieppe : la mention dieppoise paraît s’inscrire dans un réseau de dépendances et de droits, davantage que dans l’histoire isolée d’une maison pleinement documentée.

Le lien avec Fontaine-le-Dun

Le passage de Mannier rattache étroitement Dieppe à la seigneurie de Fontaine-le-Dun. Celle-ci appartenait à la commanderie et comprenait surtout des cens et rentes foncières disséminés dans un vaste ensemble de localités du pays de Caux et du voisinage dieppois. Mannier cite notamment Neuville-lez-Dieppe, Luneray, La Houssaye-Béranger, Saint-Denis-sur-Scie, Saint-Vigor, La Gaillarde, Drosay, Lammerville, Veules, Grainville-la-Teinturière, Blanc-Mesnil, Auzou, les Authieux, Brachy et Beaunay.

Cette structure foncière éclaire le rôle de Dieppe : il ne s’agissait pas tant d’un grand domaine compact que d’un point d’appui seigneurial inséré dans une économie de rentes, de censives et de droits de justice. Le chef-lieu au Follet donnait une présence concrète à l’autorité de l’ordre dans le secteur, tandis que les revenus provenaient d’un semis de tenures et de droits.

Mannier mentionne aussi, pour Fontaine-le-Dun, une donation de Pierre de Gantelou au mois de décembre 1240, par laquelle celui-ci donnait aux Hospitaliers tout ce qu’il possédait en justice, rentes et domaine à Fontaine-le-Dun. Cette date est importante, mais elle concerne explicitement les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Elle ne permet donc pas, à elle seule, d’affirmer une fondation templière précise à Dieppe avant 1240. Elle atteste surtout la profondeur médiévale des possessions de l’ordre de Saint-Jean dans ce secteur et la continuité de gestion qui a pu absorber ou recouvrir des éléments plus anciens.

Commanderie templière ou mémoire hospitalière d’un ancien bien du Temple ?

Le titre traditionnel de « commanderie de Dieppe » doit être manié avec discernement. Les répertoires modernes recensent bien Dieppe parmi les maisons ou commanderies normandes, et la base de repérage utilisée par les historiens du sujet l’enregistre comme telle. Mais, dans l’état de la documentation aisément identifiable, la description substantielle provient surtout des archives hospitalières postérieures, relayées par Mannier.

On se trouve donc devant une difficulté classique : beaucoup de biens passés par le Temple ont été mieux décrits après 1312, lorsque les Hospitaliers en ont repris l’administration. Pour Dieppe, les éléments consultés ne permettent pas de dresser avec assurance la liste d’un personnel templier local, ni de dater fermement une fondation de maison du Temple, ni de suivre une série continue d’actes propres à une commanderie autonome dès le XIIe siècle.

En ce sens, il est plus exact de parler d’un site dieppois associé à la tradition templière, puis clairement documenté dans l’organisation hospitalière, que d’affirmer sans réserve l’existence d’une commanderie templière urbaine parfaitement individualisée dès les origines.

Rattachement administratif

Le texte de Mannier fournit ici l’indice le plus solide : c’est dans la tour du Follet que le commandeur de Villedieu faisait tenir les plaids. Cette formule suggère un rattachement administratif ou juridictionnel à Villedieu, au moins à l’époque hospitalière où les sources deviennent plus explicites.

Le terme de Villedieu demande toutefois prudence, car plusieurs maisons portant ce nom existent dans l’histoire des ordres militaires. Dans le cas présent, la source citée par Mannier ne permet pas, à elle seule, d’aller au-delà de cette mention de commandement. Il est donc préférable de retenir un fait sobre : le site de Dieppe-Neuville n’apparaît pas isolé, mais inséré dans une hiérarchie de commanderie plus large.

Domaine, justice et revenus

Le dossier dieppois est particulièrement intéressant pour l’histoire seigneuriale. Le Four du Temple n’était pas seulement un nom de lieu : c’était un point de justice. Les plaids qui s’y tenaient montrent que l’ordre y exerçait des droits effectifs sur les hommes et les terres dépendant de la seigneurie.

Mannier mentionne également deux fiefs relevant de cette seigneurie : l’un à Vatrival, au Blanc-Mesnil, l’autre à Saint-Étienne du Bailliage, paroisse d’Arques. Ces notations, très techniques, montrent la nature du pouvoir exercé : moins une présence monastique spectaculaire qu’une capacité d’encadrement féodal et de perception de revenus.

Les chiffres transmis pour Fontaine-le-Dun illustrent d’ailleurs l’évolution économique de cet ensemble. Mannier indique un revenu de 40 livres tournois en 1586, puis de 700 livres en 1788 pour la seigneurie de Fontaine-le-Dun. Ces montants sont tardifs et appartiennent à la période hospitalière, mais ils témoignent de la survie longue de cet héritage foncier.

Le procès des Templiers : aucun lien local assuré

La tentation est grande, pour tout site associé aux Templiers, de chercher un épisode local du procès de 1307. Dans le cas de Dieppe, aucun élément sûr n’a pu être établi dans les sources de repérage consultées. Ni un frère désigné « de Dieppe », ni une scène d’arrestation locale, ni une déposition explicitement rattachée à la maison de Dieppe ne se dégagent avec certitude.

En l’absence d’attestation identifiable dans les éditions du Procès des Templiers, il faut renoncer à broder. Le plus probable est que, si des biens du Temple existaient bien dans l’orbite dieppoise, ils furent absorbés dans la réorganisation générale opérée au profit de l’Hôpital après la suppression de l’ordre, sans avoir laissé pour ce lieu précis un épisode local nettement individualisé dans la documentation imprimée la plus accessible.

Après 1312 : continuité hospitalière

Pour Dieppe, la phase la mieux documentée est bien celle de l’administration hospitalière. Le vocabulaire de Mannier, les terriers cités et la mention du commandeur de Villedieu montrent que le site a continué de fonctionner comme point d’exercice seigneurial après la disparition de l’ordre du Temple.

Cette continuité n’a rien d’exceptionnel : partout en France, les Hospitaliers ont repris une part notable des biens templiers, parfois en maintenant les cadres fonciers, parfois en les regroupant. À Dieppe et dans sa périphérie, la survivance du nom Four du Temple montre combien la mémoire templière a pu s’inscrire durablement dans le paysage, alors même que la gestion réelle relevait désormais de l’Hôpital.

Vestiges et mémoire du lieu

Le principal vestige connu par le texte est donc cette tour de pierre dite Four du Temple. Les sources consultées ne permettent pas d’affirmer son état de conservation actuel, ni d’identifier avec certitude un édifice encore visible correspondant à cette tour médiévale. Là encore, la prudence s’impose.

En revanche, la toponymie et la localisation ancienne au Follet, dans l’ancienne paroisse de Neuville-lez-Dieppe, sont des indices précieux pour comprendre comment un établissement des ordres militaires pouvait se manifester dans le paysage : non par un vaste enclos conventuel conservé jusqu’à nos jours, mais par un nom de lieu attaché à une fonction seigneuriale, judiciaire et domaniale.

Ce que l’on peut retenir

La commanderie templière de Dieppe, telle que la tradition l’a retenue, repose sur un noyau de faits réels mais documentairement resserrés. Le point central est le Four du Temple de Neuville-lez-Dieppe, tour de pierre située au Follet et servant de chef-lieu à une seigneurie dépendant de l’ordre, plus tard administrée par les Hospitaliers. Ce site contrôlait des droits de justice et s’insérait dans l’ensemble foncier de Fontaine-le-Dun, riche en cens et rentes dispersés.

En revanche, la fondation exacte, l’ampleur d’une éventuelle maison templière primitive, l’identité de frères attachés au lieu ou un épisode dieppois précis du procès de 1307 ne sont pas établis avec une certitude suffisante. L’histoire sérieuse de Dieppe impose donc de distinguer la mémoire templière, bien réelle, et le niveau de preuve, qui demeure surtout celui d’un site seigneurial local connu par les archives hospitalières et par la synthèse de Mannier.

C’est précisément cette retenue qui permet de restituer au lieu sa véritable physionomie historique : non une légende de plus, mais un petit centre de pouvoir foncier et judiciaire, aux marges de Dieppe, révélateur de la manière dont les ordres militaires tenaient le territoire normand.

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