Commanderie templière d’Arles

La commanderie templière d’Arles compte parmi les établissements les plus importants du Temple dans la basse vallée du Rhône. Pour Arles, la documentation permet d’aller au-delà d’une simple mention de lieu : on peut suivre l’existence d’une maison du Temple dès le milieu du XIIe siècle, son insertion dans l’espace urbain arlésien, puis son rayonnement sur une partie du pays d’Arles, de la Crau et de la Camargue. Les sources ne livrent pas une histoire continue année par année, mais elles suffisent à montrer qu’Arles fut un centre templier de premier plan en Provence médiévale.
Le dossier est d’autant plus solide qu’il repose sur des actes signalés par les cartulaires, sur des repérages archivistiques précis, ainsi que sur les travaux de synthèse des historiens de la Provence templière. Il faut toutefois rester prudent sur certains points, notamment lorsqu’il s’agit de reconstituer une date exacte de fondation ou d’attribuer avec certitude tel ou tel bien périphérique à la seule maison d’Arles plutôt qu’à Saint-Gilles, tant les possessions des deux établissements ont parfois été étroitement imbriquées.
Une implantation ancienne dans l’Arles médiévale
Le premier acte relatif à la maison du Temple d’Arles n’est pas daté. Il évoque une terre voisine de l’établissement templier et montre donc que la maison existait déjà au moment de la rédaction. Jean-André Durbec, qui exploitait les archives et cartulaires provençaux, juge vraisemblable une mise en place de la maison entre 1138 et 1143, tout en soulignant lui-même la fragilité de cette hypothèse. La prudence s’impose donc : on peut retenir une présence assurée des Templiers à Arles dans les années 1140, sans transformer cette estimation en date de fondation certaine.
Un acte de juin 1146 atteste en revanche une communauté déjà bien organisée. La maison d’Arles y apparaît assez développée pour comprendre un précepteur, un chapelain et dix autres frères. Le précepteur alors nommé est Bernard de Calador. Cette mention est capitale : elle montre qu’Arles n’était pas une simple dépendance marginale, mais une maison déjà structurée, capable d’encadrer une petite communauté religieuse et militaire.
La même phase d’essor est suggérée par un autre fait souvent rappelé par l’historiographie : Arles fut choisie en décembre 1142 comme siège du premier chapitre provincial de l’Ordre pour cette région. Ce point n’autorise pas à faire d’Arles la capitale permanente du Temple en Provence, mais il traduit bien l’importance précoce du site dans le dispositif méridional de l’Ordre.
Le cadre ecclésiastique : oratoire et cimetière
La maison du Temple d’Arles possédait un oratoire dès le milieu du XIIe siècle. Un accord de 1152 entre l’archevêque d’Arles et les Templiers porte sur un cimetière situé près de cet oratoire. Ce document est particulièrement précieux, car il atteste à la fois l’existence d’un espace cultuel templier et l’encadrement de ses usages par l’autorité ecclésiastique locale.
Comme souvent dans les villes méditerranéennes, l’installation des ordres militaires en milieu urbain soulevait des questions de juridiction religieuse. À Arles, les Templiers furent autorisés à disposer d’un cimetière, mais dans des conditions qui rappellent la vigilance de l’archevêque face à toute concurrence avec les paroisses. Cette donnée éclaire le statut de la maison : ce n’était pas seulement un centre foncier, mais aussi un lieu de vie conventuelle doté de fonctions liturgiques reconnues.
Une commanderie de premier rang dans le Bas-Rhône
Les textes médiévaux parlent d’abord de maison du Temple d’Arles, mais l’importance atteinte par l’établissement justifie pleinement, pour la page présente, son identification comme commanderie. La documentation montre qu’au cours du XIIe siècle puis surtout dans la première moitié du XIIIe siècle, Arles devint une préceptorale régionale de tout premier ordre, comparable par son poids à d’autres grands centres provençaux.
Durbec souligne que l’expansion de la maison d’Arles fut considérable. Les Templiers y acquirent des biens dans la ville même, dans son terroir proche, mais aussi dans un espace beaucoup plus large. La commanderie s’implanta à Trébon, dans la Crau, en Camargue, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à Aureille, Fontvieille, Eygalières, Les Baux, ainsi qu’à Tarascon et dans ses environs. Cette extension ne doit pas être lue comme un bloc homogène ni comme une seigneurie continue : il s’agit d’un faisceau de terres, mas, droits et centres d’exploitation acquis progressivement.
Le cas d’Arles est typique des commanderies méridionales : leur puissance tenait moins à un château qu’à la maîtrise d’un réseau de biens agricoles, de pâturages, de terres de Crau et de Camargue, et probablement aussi à leur position dans les circulations rhodaniennes.
Arles, Saint-Gilles, Fos, Tarascon : des frontières d’influence parfois floues
L’un des traits les plus marquants du dossier arlésien est son enchevêtrement avec la commanderie de Saint-Gilles. Dans la zone de Camargue, notamment à Saliers et aux Saintes-Maries, les acquisitions des deux maisons se recoupent fréquemment. Les historiens insistent sur cette difficulté : certaines opérations ont pu être conduites par la maison d’Arles pour des biens qui revenaient en réalité à Saint-Gilles, ou inversement. Il serait donc abusif d’attribuer sans réserve l’ensemble des possessions camarguaises à la seule commanderie d’Arles.
La documentation suggère aussi des liens étroits avec Fos. Durbec estime probable que la maison de Fos ait été créée sous l’égide des précepteurs d’Arles, mais il présente ce point comme une hypothèse, non comme une certitude absolue. La même réserve vaut pour plusieurs dépendances secondaires qui ont pu évoluer de statut au fil du temps.
En revanche, le lien avec Tarascon est mieux établi. Au début du XIIIe siècle, le chef de la maison d’Arles, Guillaume de Saignon, se dit en 1204/1205 « commandeur de la maison d’Arles et de la maison de Tarascon ». Plus tard, Tarascon eut ses propres commandeurs, mais demeura dans la dépendance d’Arles. Cela confirme le rôle directeur de la maison arlésienne sur une partie du réseau templier local.
La maison d’Avignon paraît également avoir été unie à celle d’Arles par le lien d’un commandeur commun jusque dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Là encore, ce n’est pas la preuve d’une absorption définitive, mais le signe d’une autorité arlésienne qui dépassait largement la seule ville d’Arles.
Domaine, économie et implantation locale
La commanderie d’Arles s’inscrivait dans un environnement économique très particulier. Le pays d’Arles offrait aux Templiers des ressources variées : cultures, vignes, terroirs de Crau, pâturages camarguais, zones de circulation et points d’appui dans les marges du Rhône. Les actes conservés mentionnent des terres, des vignes, des immeubles et des centres d’exploitation dispersés, ce qui correspond bien au profil économique des grandes maisons du Temple en Provence.
Dans ce cadre, il faut signaler Méjane, mentionnée par l’historiographie comme l’un des secteurs où la maison d’Arles « débordait » en Camargue. D’autres lieux apparaissent dans la documentation, mais leur rattachement exact doit souvent être manié avec précaution en raison des chevauchements entre Arles, Saint-Gilles, Saliers et d’autres maisons voisines.
On relève aussi, dans les inventaires de la suppression de l’Ordre, l’existence d’une église templière à Arles où se trouvaient plusieurs livres liturgiques. Ce simple fait rappelle que la commanderie n’était pas seulement un organisme foncier : elle disposait d’un espace cultuel suffisamment structuré pour posséder un matériel religieux digne d’un établissement important.
Le quartier templier d’Arles
La tradition érudite place la commanderie d’Arles dans le secteur de la rue de la Cavalerie, dans le Bourg-Neuf. Cette localisation est reprise par plusieurs travaux de repérage et elle est cohérente avec la mémoire urbaine arlésienne, où la toponymie a conservé le souvenir des Templiers. Le nom même de Cavalerie est généralement mis en relation avec la présence des chevaliers du Temple dans ce quartier.
Il convient néanmoins de distinguer deux choses : d’une part, l’identification assez constante du quartier templier autour de la rue de la Cavalerie ; d’autre part, la restitution précise de tous les bâtiments médiévaux, qui demeure plus délicate. Les formes visibles aujourd’hui relèvent souvent d’états postérieurs, notamment hospitaliers ou modernes.
La dénomination de Sainte-Luce apparaît plus tard pour l’ancienne commanderie. Les recherches disponibles indiquent que l’établissement passé à l’Hôpital porta ce vocable, mais la date exacte de cette désignation n’est pas assurée. Il vaut donc mieux constater ce changement d’appellation sans le dater arbitrairement.
Le temps du procès et la fin du Temple
Comme les autres maisons templières du royaume et des terres soumises à l’enquête, Arles fut touchée par la crise ouverte à partir de 1307. Pour la Provence, la procédure prit des formes particulières liées au pouvoir comtal et aux interventions pontificales. Les archives signalent expressément des opérations de mise sous administration et des inventaires des biens du Temple dans la région.
Pour Arles même, un inventaire de 1309 est connu sous le titre d’Inventaire de la commanderie de Sainte-Luce. Cet inventaire a été dressé au moment de la suppression de l’Ordre. Son existence est un indice majeur de l’importance matérielle de la maison arlésienne et de la continuité documentaire du site au passage du Temple à l’Hôpital.
Il faut toutefois éviter d’aller trop loin si les dépositions individuelles des frères d’Arles ne sont pas clairement établies dans les éditions courantes du Procès des Templiers. En l’état, on peut affirmer le rattachement d’Arles à la procédure générale de suppression et l’inventaire de ses biens, mais non dresser sans preuve une liste assurée des frères arrêtés sur place.
Après 1312 : passage aux Hospitaliers
Après la disparition de l’Ordre du Temple, les biens d’Arles passèrent aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, comme dans l’ensemble de l’ancien patrimoine templier. Dans la ville et le pays d’Arles, cette transmission s’inscrit dans une histoire plus longue de présence hospitalière, bien étudiée pour les XIVe et XVe siècles.
Les historiens de l’Arles médiévale rappellent que deux commanderies du secteur, Saliers et l’ancienne maison du Temple devenue Sainte-Luce, appartenaient auparavant au Temple. Le passage à l’Hôpital ne fut donc pas une disparition complète du site, mais une réaffectation institutionnelle de ses biens, bâtiments et revenus.
Ce que l’on peut retenir avec certitude
- Arles possédait bien une maison templière importante dès les années 1140, solidement attestée en 1146.
- Un oratoire et un cimetière y sont documentés en 1152 par accord avec l’archevêque d’Arles.
- La maison d’Arles exerça une autorité régionale réelle, notamment sur Tarascon, et probablement sur d’autres établissements proches selon des modalités variables.
- Son domaine s’étendait dans le pays d’Arles, la Crau et la Camargue, avec des recoupements fréquents avec Saint-Gilles.
- La suppression du Temple est documentée localement par l’existence d’un inventaire de 1309 et par le transfert ultérieur aux Hospitaliers.
Patrimoine et mémoire du lieu
La commanderie templière d’Arles appartient aujourd’hui autant à l’histoire urbaine de la ville qu’à l’histoire des ordres militaires. Le souvenir de son implantation subsiste dans la topographie du quartier de la Cavalerie et dans la continuité du site devenu hospitalier. Pour le reste, l’historien doit tenir une ligne de crête : reconnaître l’importance exceptionnelle de la maison d’Arles sans lui attribuer, au-delà des textes, tout ce que la tradition locale a parfois voulu lui prêter.
En somme, Arles n’est pas un nom secondaire dans la géographie du Temple. C’est une commanderie majeure de la Provence médiévale, précocement attestée, insérée dans les réseaux du Bas-Rhône, et assez puissante pour avoir commandé ou encadré plusieurs maisons voisines. La densité des actes conservés, la mention de son oratoire, de son cimetière, de ses frères et de ses dépendances en font l’un des dossiers les plus substantiels pour comprendre la présence templière dans le sud-est de la France.
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