Comprendre la présence des Templiers en Bourgogne-Franche-Comté

Les Templiers en Bourgogne-Franche-Comté occupent une place importante dans l’histoire religieuse, seigneuriale et économique de l’Est de la France médiévale. Leur implantation y apparaît dans un espace qui ne formait pas un ensemble politique unique au Moyen Âge : d’un côté le duché de Bourgogne, centré sur Dijon ; de l’autre le comté de Bourgogne, future Franche-Comté, autour de Besançon, Dole et Arbois. Malgré cette diversité, les maisons du Temple de la région relevaient de l’organisation plus large de la province de France de l’Ordre, avec une baillie bourguignonne attestée par les sources savantes et par les listes de précepteurs conservées dans les grands travaux d’érudition.
Les établissements templiers connus ici ne sont pas seulement des lieux de dévotion. Ce sont aussi des centres d’exploitation, de gestion foncière, de circulation des revenus et d’encadrement local. Dans l’actuelle Bourgogne-Franche-Comté, cinq maisons dominent le dossier retenu : la commanderie templière d’Arbois, la commanderie templière de Bure, la commanderie templière de Dijon, la commanderie templière de Dole et la maison templière de Besançon. Leur importance respective n’est pas identique, mais elles permettent de lire la logique d’implantation de l’Ordre dans une région de passages, de vignobles, de terres céréalières, de forêts, de foires urbaines et d’autorités seigneuriales multiples.
Un cadre médiéval partagé entre duché et comté
Parler des Templiers en Bourgogne-Franche-Comté impose d’éviter un anachronisme. La région administrative moderne réunit des territoires qui relevaient, au XIIIe siècle, de cadres distincts. Dijon appartenait au duché de Bourgogne, principauté capétienne solidement structurée. Besançon, Dole et Arbois se situaient dans l’orbite du comté de Bourgogne, terre d’Empire, même si les contacts avec le royaume de France étaient constants. Cette frontière politique n’empêchait ni la circulation des hommes ni celle des biens ; elle rend au contraire plus intéressante l’implantation templière, car l’Ordre savait travailler à travers des juridictions diverses.
Dans cet ensemble, les maisons templières ne doivent pas être imaginées comme des forteresses isolées. Elles étaient d’abord des exploitations organisées, dotées de terres, de rentes, parfois de droits ecclésiastiques ou de patronage, et reliées à un réseau administratif. Les chartes médiévales conservées ou éditées montrent surtout des accords, des donations, des transactions, des arbitrages ou des mentions de précepteurs. C’est par ces traces écrites, plus que par les grands récits, que l’on saisit leur réalité régionale. Les compilations d’Eugène Mannier, le Cartulaire général de l’Ordre du Temple du marquis d’Albon, puis les tableaux dressés par Émile-G. Léonard restent ici des instruments essentiels de repérage, à manier avec l’esprit critique qu’exige toute érudition ancienne.
Les principales maisons templières retenues dans la région
Arbois
Arbois est l’un des pôles les mieux repérés pour la présence templière comtoise. Les notices érudites signalent qu’il y existait une maison du Temple et rappellent qu’un commandeur d’Arbois possédait une chapelle dans l’église de Chaisot ; elles ajoutent que le commandeur nommait conjointement à l’église de Villedieu, près de Vercel, avec celui de Besançon. Ces éléments, de nature ecclésiastique, suggèrent une insertion du Temple dans les réseaux locaux du diocèse de Besançon, au-delà de la seule gestion domaniale.
Arbois paraît avoir exercé une fonction de tête de réseau pour certaines dépendances. Le repérage le plus sûr concerne Besançon, maison qui dépendit d’Arbois avant d’être rattachée plus tard à Dole. Cette évolution interne montre que l’organisation templière n’était pas figée : selon les besoins de gestion, les maisons secondaires pouvaient changer d’obédience.
Bure
Bure est l’un des noms majeurs de la Bourgogne templière. Les travaux de Léonard mentionnent un précepteur de Bure en 1204, signe qu’à cette date la maison était déjà suffisamment établie pour apparaître dans la documentation prosopographique de l’Ordre. Plus tard, les synthèses issues du procès et des compilations régionales montrent que Bure fut le centre d’une baillie ou, au minimum, d’un ressort administratif suffisamment important pour qu’Henricus de Dola y soit signalé comme chef après avoir été précepteur d’Uncey.
Le cas de Bure est précieux pour comprendre l’échelle intermédiaire du Temple : entre la simple maison rurale et le gouvernement provincial, certaines commanderies encadraient plusieurs établissements ou revenus. Il faut toutefois rester prudent sur la reconstitution détaillée de cette hiérarchie, car toutes les étapes ne sont pas documentées de manière continue. Ce que l’on peut dire avec assurance, c’est que Bure comptait parmi les maisons fortes de l’espace bourguignon templier à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe.
Dijon
Dijon, capitale du duché de Bourgogne, occupait naturellement une place particulière. Les notices anciennes estiment qu’il est vraisemblable que le maître ou précepteur du Temple en Bourgogne y séjournât volontiers, compte tenu du rôle politique de la ville ; mais elles reconnaissent aussi que la documentation publiée ne permet pas toujours de nommer avec certitude les dignitaires qui y résidaient. Cette réserve est importante : Dijon fut sans doute un centre de présence templière notable, mais la tentation de lui prêter un rôle trop net doit être contenue par l’état réel des sources.
La documentation dijonnaise fait surtout apparaître des rapports avec les grands établissements religieux de la ville. Un accord avec l’abbaye de Saint-Bénigne est signalé dans les recueils de chartes relatifs au Temple de Dijon ; d’autres mentions concernent les possessions tenues dans des villages voisins comme Avosnes. Ces traces dessinent une présence foncière et juridique intégrée au paysage monastique et seigneurial du duché.
Pour le devenir du site, la tradition érudite locale rapporte l’existence à Dijon d’un « petit Temple », réuni après la suppression de l’Ordre à la commanderie hospitalière de la Madeleine. Cette indication, tardivement formulée mais cohérente avec le transfert général des biens templiers aux Hospitaliers, doit être retenue avec prudence comme un témoignage de mémoire topographique plus que comme une charte fondatrice isolée.
Dole
Dole apparaît dans les notices anciennes comme une maison du Temple située près de la ville, au bord du Doubs. Dans les synthèses rétrospectives, elle est souvent rapprochée de Falletans, maison hospitalière postérieurement très visible dans la documentation du grand prieuré. Pour la phase templière, ce qui importe surtout est le rôle de Dole dans la recomposition du réseau comtois à la fin du XIIIe siècle : la maison de Besançon, d’abord dépendante d’Arbois, lui fut rattachée avant la disparition de l’Ordre.
Dole occupe donc une position charnière entre ville, circulation fluviale et administration régionale. La mention d’Henricus de Dola dans la documentation du procès a souvent été retenue parce qu’elle offre un rare personnage explicitement rattachable à cet espace. Le dossier ne permet pas, à lui seul, de reconstituer toute la vie de la commanderie, mais il confirme qu’un personnel templier originaire ou attaché à Dole appartenait au niveau dirigeant du réseau bourguignon.
Besançon
La présence templière à Besançon est connue, mais elle demeure plus discrète que celle d’Arbois ou de Bure dans les sources narratives. Les référentiels spécialisés la situent dans la ville, rue du Chateur, et soulignent qu’il s’agissait d’une maison dépendante, d’abord d’Arbois puis de Dole avant la fin du XIIIe siècle. Cette dépendance dit beaucoup : Besançon n’était pas ici une commanderie autonome de premier rang, mais une implantation urbaine insérée dans un réseau comtois plus large.
Le cas bisontin est typique des établissements urbains du Temple. Ils servaient de point d’appui dans une cité épiscopale et marchande, sans nécessairement concentrer l’essentiel des terres. La maison permettait sans doute la gestion des affaires locales, la perception de revenus et l’entretien des relations avec les autorités ecclésiastiques et laïques ; mais, faute de chartes plus abondantes dans les sources aisément accessibles, mieux vaut s’en tenir à ce constat mesuré.
Une économie de terres, de rentes et de circulation
Dans l’ensemble bourguignon et comtois, l’Ordre du Temple a prospéré moins par le spectaculaire que par l’accumulation de biens utiles : terres labourables, prés, bois, cens, droits seigneuriaux limités selon les lieux, et parfois patronages ecclésiastiques. La documentation locale évoque des villages, des églises, des dépendances et des revenus répartis dans plusieurs diocèses. Cela correspond au fonctionnement général de l’Ordre en Occident : financer la mission orientale grâce à un maillage serré de ressources agricoles et monétaires.
La Bourgogne et la Franche-Comté offraient à cet égard des atouts considérables. Le duché disposait d’axes de circulation vers Champagne, Lyonnais et vallée de la Saône ; le comté, tourné vers le Jura et les routes impériales, contrôlait des passages actifs entre royaume et Empire. Arbois et Dole se situaient dans un environnement de cultures, de vignobles et d’échanges ; Dijon jouait un rôle de capitale politique ; Besançon était un centre ecclésiastique majeur ; Bure commandait un terroir bourguignon propice à l’exploitation rurale. La cohérence du réseau templier régional tient précisément à cette complémentarité. Cette lecture relève en partie de l’inférence historique, mais elle est solidement appuyée sur la géographie des maisons attestées et sur la fonction économique ordinaire des commanderies du Temple en Occident.
Administration et précepteurs
Les sources permettent d’entrevoir quelques figures. Pour Bure, un précepteur est attesté dès 1204 dans les tableaux dressés par Léonard à partir du cartulaire manuscrit du Temple. Pour le comté de Bourgogne, un témoignage de 1310, recueilli à Chypre, indique qu’un frère avait été reçu en 1303 dans une maison appelée « Leya » par frère Aimon, alors précepteur du Temple dans le comté de Bourgogne et devenu ensuite maréchal de l’Ordre. Ce personnage est généralement identifié à Aimé d’Oiselay.
Cette mention est capitale, car elle prouve qu’au début du XIVe siècle le comté de Bourgogne possédait un encadrement templier suffisamment structuré pour faire apparaître un précepteur régional de haut rang. Elle relie aussi la région à l’histoire générale de l’Ordre : un dignitaire issu du pays comtois a pu atteindre l’un des plus hauts offices du Temple. Le détail des maisons qu’il gouvernait ne se laisse pas restituer complètement à partir des seules sources disponibles ici, mais l’existence même de cette fonction éclaire le niveau d’organisation atteint par le réseau régional.
1307-1312 : arrestations, procès et disparition de l’Ordre
Comme partout dans le royaume capétien, l’automne 1307 marque une rupture. L’arrestation des Templiers voulue par Philippe le Bel et l’ouverture du procès atteignirent aussi les maisons bourguignonnes et comtoises, même si la documentation locale conservée est très inégale. Les éditions du Procès des Templiers publiées par Michelet demeurent un jalon essentiel pour repérer les hommes issus de ces établissements ou liés à eux.
Dans le dossier bourguignon-franc-comtois, un nom ressort particulièrement dans les résumés érudits : Henricus de Dola, cité à plusieurs reprises et présenté comme un personnage assez élevé pour avoir exercé des responsabilités à Uncey puis à Bure. Cette présence ne résume évidemment pas toute l’épreuve subie par les frères de la région ; elle rappelle simplement combien notre connaissance dépend du hasard des interrogatoires conservés. Beaucoup de Templiers locaux ont pu disparaître des sources nominatives alors même qu’ils furent touchés par la procédure.
Après les années de procès, la suppression de l’Ordre et le transfert de ses biens aux Hospitaliers modifièrent durablement le paysage. Dans la région, plusieurs maisons ou revenus passèrent ainsi sous l’autorité johannite, parfois en étant absorbés par des commanderies plus pérennes. Dijon en fournit un exemple probable avec l’intégration du « petit Temple » à la Madeleine ; en Franche-Comté, les réorganisations autour de Dole et d’autres centres hospitaliers illustrent la même continuité institutionnelle sous un autre ordre.
Événements marquants
- 1204 : attestation d’un précepteur de Bure dans les tableaux prosopographiques du Temple.
- XIIIe siècle : activité des maisons d’Arbois, Dijon, Dole et Besançon dans les cadres du duché et du comté de Bourgogne, avec des dépendances et des accords ecclésiastiques localement documentés.
- 1303 : témoignage d’une réception dans une maison du comté de Bourgogne par Aimon, précepteur régional, futur maréchal de l’Ordre.
- Avant la fin du XIIIe siècle : rattachement de la maison de Besançon à Dole après une première dépendance à Arbois.
- 1307-1312 : arrestations, procès et extinction de l’Ordre, suivis du transfert des biens aux Hospitaliers.
Ce que l’on peut dire du patrimoine templier régional
Le patrimoine templier de Bourgogne-Franche-Comté est souvent difficile à lire sur le terrain. Entre transformations hospitalières, reconstructions modernes, disparition des bâtiments ruraux et réemplois urbains, les vestiges matériels ne correspondent pas toujours à l’importance historique réelle des maisons. C’est pourquoi l’histoire régionale des Templiers repose d’abord sur la critique des chartes, des cartulaires, des aveux plus tardifs et des éditions savantes. Les sites spécialisés de repérage sont utiles pour orienter l’enquête, mais l’assise historique demeure dans les sources éditées et les archives signalées par l’érudition.
Dans cette perspective, les cinq implantations retenues dessinent moins une carte monumentale qu’un réseau. Bure témoigne d’une forte structuration administrative en Bourgogne ducale. Arbois et Dole montrent la densité de la présence comtoise. Besançon rappelle l’utilité des maisons urbaines dépendantes. Dijon place enfin l’Ordre au contact direct d’une capitale princière. Ensemble, elles suffisent à montrer que la Bourgogne-Franche-Comté ne fut pas une marge secondaire de l’histoire templière, mais un territoire de jonction entre pouvoirs, routes et économies régionales.
Les Templiers en Bourgogne-Franche-Comté, entre mémoire et histoire
L’histoire des Templiers en Bourgogne-Franche-Comté doit être écrite sans légende inutile. Les sources disponibles permettent bien d’établir une présence durable, un encadrement réel et des fonctions économiques nettes. Elles autorisent aussi à distinguer plusieurs centres majeurs, au premier rang desquels Bure, Arbois, Dole et Dijon, avec Besançon comme maison urbaine dépendante. En revanche, elles n’autorisent pas toujours à détailler chaque fondation, chaque donation ou chaque bâtiment disparu. La rigueur historique consiste ici à préférer le certain au séduisant.
Pour le public d’aujourd’hui, cette région offre un excellent observatoire de ce qu’était vraiment l’Ordre du Temple en Occident : non pas seulement une chevalerie de croisade, mais un réseau de maisons, de revenus, de droits et d’hommes inscrits dans les campagnes et les villes. En Bourgogne-Franche-Comté, cette trame apparaît avec une particulière netteté parce qu’elle relie une capitale ducale, des centres comtois actifs et un espace frontalier entre royaume et Empire. C’est cette combinaison, plus que le mythe, qui fait l’intérêt profond des Templiers dans la région.
Explorer les départements de cette région
