Commanderie templière de Joigny

La commanderie templière de Joigny, en actuelle Bourgogne-Franche-Comté et dans l’orbite historique du diocèse de Sens, appartient à ces établissements bourguignons dont l’existence est bien attestée, mais dont l’histoire doit être reconstituée avec prudence. Les sources permettent d’affirmer la présence d’une maison du Temple à Joigny au Moyen Âge, active au moins au XIIIe siècle et encore identifiée au moment du procès des Templiers au début du XIVe siècle. En revanche, plusieurs points de détail, souvent répétés par la tradition érudite ou les répertoires modernes, demandent à être maniés sans surinterprétation.
Le dossier de Joigny est d’autant plus délicat qu’il faut distinguer, dans le paysage hospitalier et templier local, la maison du Temple de Joigny proprement dite et l’hôpital de Saint-Thomas, voisin dans les textes d’époque moderne. Eugène Mannier, au XIXe siècle, cite en effet séparément « l’Hôpital de Saint-Thomas, à Joigny » et « le Temple de la Madeleine près de la même ville », ce qui invite à ne pas confondre les deux établissements.
Une maison du Temple à Joigny : ce que l’on peut tenir pour assuré
Les témoignages convergent pour situer à Joigny une implantation templière connue sous le nom de Temple de la Madeleine. La tradition érudite la place hors d’une porte de la ville, sur la route de Troyes. Cette désignation de « Madeleine » paraît avoir servi à nommer la maison ou sa chapelle, ce qui est fréquent dans la documentation médiévale et moderne relative aux établissements du Temple.
La notice transmise par Mannier fait état d’une maison et d’une chapelle à Joigny, avec un domaine composé de terres labourables et de prés. Cette indication ne suffit pas, à elle seule, à reconstituer tout le temporel de la commanderie, mais elle confirme qu’il ne s’agissait pas d’un simple souvenir toponymique : Joigny correspondait bien à un établissement foncier et religieux organisé.
Le contexte administratif médiéval renvoie au diocèse de Sens. Pour le rattachement interne à l’ordre, la prudence s’impose. Certains indices laissent penser à une dépendance ou à une proximité de gestion avec Coulours, au moins à la fin de l’histoire templière, mais les formules conservées ne permettent pas toujours de trancher entre commanderie autonome, maison secondaire ou établissement de faible importance momentanément administré dans un cadre plus large.
Les premiers actes connus
La tradition historienne, relayée par les répertoires templiers, conserve le souvenir d’un acte comtal par lequel un seigneur de Joigny accordait aux frères du Temple une rente destinée à l’entretien d’une chapelle et au service divin. Une autre mention, pour l’année 1219, attribue à Pierre, comte de Joigny, la reconnaissance d’un don de quinze livres de rente en faveur des frères du Temple établis à Joigny, afin de faire une chapelle dans leur maison et d’y faire célébrer la messe quotidiennement. Cette pièce, telle qu’elle est résumée par l’érudition ancienne, cadre bien avec l’existence d’une maison déjà installée et dotée d’une fonction cultuelle.
Il faut toutefois rester attentif aux décalages de lecture entre compilations. Certaines notices secondaires donnent des dates différentes pour ce don ancien. En l’état, on peut retenir sans risque qu’un appui des comtes de Joigny envers la maison du Temple est attesté par la tradition documentaire, et que cet appui concernait directement la chapelle de la maison.
Une autre donnée fréquemment répétée concerne des acquisitions foncières des Templiers dans le comté de Joigny. Des lettres attribuées à la comtesse de Champagne et reine de Navarre, datées de 1255, confirment, selon Mannier, que le commandeur et les frères du Temple avaient payé une forte somme pour leurs acquêts en fiefs, domaines et censives dans tout le comté. Si l’on suit cette tradition, la maison de Joigny n’était donc pas une simple chapelle isolée, mais un établissement engagé dans une politique d’achats et de consolidation domaniale.
Joigny, Saint-Thomas et la nécessité de distinguer les établissements
L’un des points les plus importants pour comprendre Joigny est la distinction entre les maisons relevant du Temple et celles de l’Hôpital. Mannier, lorsqu’il dresse des listes d’établissements, mentionne d’un côté Saint-Thomas à Joigny comme hôpital, et de l’autre le Temple de la Madeleine près de Joigny. Cette séparation est capitale : elle interdit d’attribuer automatiquement aux Templiers tous les faits touchant à Saint-Thomas.
Le Livre vert des Hospitaliers, qui conserve l’état des maisons du prieuré de France au XIVe siècle, montre d’ailleurs combien la terminologie peut être glissante. Joigny y apparaît dans les additions tardives de certaines listes, mais l’enquête de 1373 ne semble pas lui reconnaître avec certitude le rang de commanderie chef-lieu. Les éditeurs modernes qui ont étudié ce dossier en concluent qu’il faut exclure Joigny de la liste des commanderies hospitalières pleinement établies pour cette date. Cela éclaire indirectement l’histoire locale : après la suppression de l’ordre du Temple, la maison de Joigny a bien pu subsister comme bien hospitalier, mais sans nécessairement conserver un statut majeur ou autonome.
La maison de Joigny au temps du procès des Templiers
Le procès des Templiers fournit l’un des rares points d’appui nominativement assurés. La documentation publiée par Michelet, telle qu’elle est exploitée par les répertoires érudits, fait apparaître à Joigny un frère nommé Dominique de Dijon, qualifié selon les passages de précepteur ou de gardien de la maison. Cette oscillation de vocabulaire n’est pas anormale dans les sources judiciaires du début du XIVe siècle ; elle suggère surtout une maison existante, dotée d’un responsable identifié.
Un témoignage conservé dans les interrogatoires indique aussi qu’un frère, Jean Morel ou Moreau de Beaune, précepteur de la baillie de Coulours, vint procéder à une réception à Joigny en 1306, en présence de Dominique. Cette mention est précieuse. Elle confirme non seulement l’activité religieuse et institutionnelle de la maison juste avant les arrestations de 1307, mais elle suggère également une insertion de Joigny dans un ensemble administratif plus large, probablement en lien avec Coulours.
Le cas de Joigny n’offre pas, à notre connaissance, de grand épisode local documenté comparable à ceux de certaines commanderies plus importantes. Rien n’autorise donc à dramatiser artificiellement son rôle dans le procès. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est qu’à la veille de la chute de l’ordre, la maison était suffisamment vivante pour y recevoir des frères et pour apparaître, même brièvement, dans la procédure inquisitoriale.
Après 1312 : passage à l’Hôpital et évolution du statut
Comme les autres biens du Temple en Occident, la maison de Joigny passa en principe aux Hospitaliers après la dissolution pontificale de l’ordre du Temple. Mais ce transfert juridique ne signifie pas nécessairement le maintien d’une commanderie de plein exercice. Les sources hospitalières du XIVe siècle invitent plutôt à voir dans Joigny un établissement dont le rang a pu être secondaire ou fluctuant.
Le Livre vert apporte ici un éclairage utile. Lors de l’enquête de 1373 dans le diocèse de Sens, les enquêteurs visitent Joigny le 3 mai 1373 au cours d’un itinéraire qui les mène ensuite vers Roussemeau, Montézat, Chambeugle, Beauvais-en-Gâtinais et Dormelles. Cette visite prouve que Joigny existait encore dans le réseau hospitalier. Mais le même dossier montre aussi que son classement comme commanderie chef-lieu ne va pas de soi. L’établissement a donc probablement poursuivi son existence, sans que l’on puisse lui attribuer avec certitude, pour cette époque, la même importance administrative qu’à d’autres maisons du prieuré.
Une tradition plus tardive, reprise dans des notices de synthèse, affirme que la maison de Joigny fut finalement réunie à une autre commanderie, celle de Launay, en 1469. Cette indication est plausible dans la logique des regroupements opérés à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne, mais elle demande, pour être tenue comme pleinement établie, un appui archivistique direct qu’il convient de rechercher dans les séries hospitalières ou les inventaires anciens.
Domaine et économie de la maison
La documentation accessible ne permet pas de dresser un terrier complet des possessions de Joigny. On peut toutefois entrevoir plusieurs traits. D’abord, la maison possédait des terres labourables et des prés, ce qui correspond à l’assise économique habituelle des établissements templiers de la région. Ensuite, les mentions d’acquêts en fiefs, domaines et censives dans le comté de Joigny suggèrent un temporel composite, fait de droits utiles autant que de biens fonciers.
Des notices secondaires signalent aussi des échanges de rente contre terres et bois, ainsi que des achats localisés dans l’environnement de Joigny. Ces indications vont dans le sens d’une gestion pragmatique, orientée vers la constitution d’un revenu stable plutôt que vers une grande seigneurie compacte. En revanche, faute de textes diplomatiques édités ici pièce à pièce, il serait imprudent de détailler la carte de ces biens avec davantage de précision.
La recherche demandée sur un éventuel moulin n’a pas livré, dans les sources aisément vérifiables, d’attestation suffisamment nette pour Joigny même. En l’absence d’un acte ou d’un inventaire explicite, mieux vaut ne pas attribuer à la commanderie un moulin précis.
Rattachement local dans la Bourgogne médiévale
Du point de vue de l’histoire régionale, Joigny relève clairement de la Bourgogne médiévale, mais sa situation institutionnelle l’inscrit aussi dans l’espace ecclésiastique et administratif du diocèse de Sens. C’est ce cadre qui revient dans les dossiers du procès et dans l’enquête hospitalière de 1373. Pour le lecteur moderne, cela signifie que la maison de Joigny se trouve à la croisée de deux logiques : une appartenance bourguignonne par son environnement seigneurial et une insertion senonaise par les circuits d’enquête, d’archives et de gouvernement ecclésiastique.
Le rattachement précis à une maison-mère ou à une baillie supérieure n’est pas absolument assuré pour toute son histoire. Le lien avec Coulours est le plus vraisemblable pour le début du XIVe siècle, à cause de la présence du précepteur de cette baillie lors d’une réception à Joigny. Mais il faut présenter ce rattachement comme une hypothèse solide plutôt que comme une certitude uniforme pour toute la durée de l’établissement.
Événements marquants attestés
- Début du XIIIe siècle au plus tard : existence assurée d’une maison du Temple à Joigny, avec chapelle.
- 1219 : mention, dans la tradition érudite, d’un acte de Pierre, comte de Joigny, relatif à une rente de quinze livres pour la chapelle des Templiers.
- 1255 : confirmation rapportée par Mannier d’acquêts réalisés par les Templiers dans le comté de Joigny.
- 1306 : réception d’un frère à Joigny, en présence de Dominique de Dijon et sous l’intervention du précepteur de Coulours.
- 1307 : la maison est contemporaine des arrestations, avec un responsable local identifiable dans les sources du procès.
- 3 mai 1373 : visite de Joigny par les enquêteurs hospitaliers du diocèse de Sens.
Vestiges et mémoire du lieu
Les sources réunies ici documentent mieux l’existence institutionnelle de la maison que son état matériel actuel. La mémoire du site paraît avoir longtemps survécu sous le nom de La Madeleine, mais l’identification précise de vestiges conservés demande une enquête topographique et patrimoniale spécifique. En l’absence de dossier monument historique clairement établi dans la documentation recoupée, il convient de rester réservé sur ce point.
La commanderie templière de Joigny demeure ainsi un bon exemple de maison médiévale réellement attestée, mais dont l’histoire ne doit pas être amplifiée au-delà des preuves. Les textes permettent d’en saisir l’implantation, la chapelle, quelques opérations foncières, un personnel connu à la veille du procès et sa survie dans l’ordre de l’Hôpital. Ils ne permettent pas, en revanche, de lui attribuer sans nuance tous les établissements religieux voisins ni de reconstituer un récit continu sans lacunes.
C’est précisément cette sobriété des sources qui fait l’intérêt historique de Joigny : non une légende templière plaquée après coup, mais une maison authentique, inscrite dans les réseaux du Temple puis de l’Hôpital, au contact du comté de Joigny et du diocèse de Sens.
Poursuivre l’exploration des territoires templiers
