Les Templiers en Var (83)

Parler des Templiers en Var oblige d’abord à rappeler une réalité simple de la documentation médiévale : pour le territoire correspondant aujourd’hui au département du Var, les sources ne dessinent pas un semis très dense de maisons templières également assurées. Elles permettent en revanche de cerner avec netteté une implantation majeure et bien attestée : la commanderie de Hyères. C’est autour d’elle que se lit la présence du Temple sur ce littoral provençal, entre ouverture maritime, mise en valeur foncière et insertion dans les cadres ecclésiastiques et seigneuriaux de la Provence des XIIe et XIIIe siècles.
Cette histoire doit être traitée avec prudence. Les Templiers ont laissé des traces inégales : quelques actes, des noms de commandeurs, des indices de possessions, puis les pièces tardives liées à la suppression de l’ordre au début du XIVe siècle. En Var, l’enquête historique ne repose donc pas sur une tradition continue, mais sur un faisceau de mentions qu’il faut recouper. C’est précisément ce qui donne à Hyères son importance : la maison y apparaît tôt, elle demeure visible dans la documentation provençale, puis elle réapparaît au moment décisif du procès et du transfert des biens à l’Hôpital.
Le cadre provençal : une implantation littorale dans la Provence des ordres militaires
L’établissement des Templiers en Provence commence rapidement après la fondation de l’ordre. Les travaux de synthèse consacrés à la basse vallée du Rhône et à la Provence montrent qu’à partir des années 1130-1150, l’assise institutionnelle de plusieurs maisons est déjà solide. Dans cette géographie, Hyères occupe une position particulière : ville de la façade méditerranéenne, proche de zones de culture, de circulation et d’embarquement, elle complète d’autres maisons provençales plus intérieures. Les études de Joseph-Antoine Durbec et de Damien Carraz ont souligné que Hyères et Ruou comptent parmi les établissements les plus anciens du Temple dans la région considérée, ce qui donne à la maison hyéroise un rang de premier plan pour l’histoire templière locale.
Il faut toutefois éviter une lecture trop militaire au sens strict. En Provence, comme ailleurs en Occident, les commanderies du Temple ne sont pas seulement des points d’armes : ce sont des maisons de gestion, de perception, de stockage, d’encadrement foncier et de circulation des ressources. Leur fonction est de soutenir l’ordre, ses hommes et sa mission outre-mer, grâce à des revenus agricoles, à des rentes, à des droits et à des réseaux de transport. Le cas de Hyères s’inscrit bien dans ce modèle. Son intérêt tient à son insertion dans un terroir fertile et dans un espace de contacts entre arrière-pays provençal et mer.
La commanderie de Hyères, cœur de la présence templière dans le Var
Une première assise attestée en 1156
La première mention décisive remonte à 1156. Cette année-là, l’archevêque d’Arles, Raimon de Montredon, donne aux frères du Temple l’église Saint-Martin, située en territoire d’Hyères, à l’Almanarre. Cette donation est fondamentale, car elle marque l’entrée assurée du Temple dans le secteur hyérois. La tradition érudite et les recoupements historiographiques s’accordent à y voir le point de départ de la maison de Hyères, même si l’acte n’emploie pas encore nécessairement la forme institutionnelle pleine d’une commanderie déjà constituée.
Cette installation précoce dit beaucoup sur la stratégie templière en Provence. Le Temple ne s’implante pas au hasard : il reçoit ici une église située non loin du littoral, dans un espace utile à la fois pour l’exploitation locale et pour la logistique. La région d’Hyères, avec ses terres, ses salines et ses communications maritimes, offrait des ressources et des facilités que les ordres militaires savaient valoriser. Il ne faut pas en déduire davantage que ce que disent les sources : la documentation ne permet pas de reconstituer avec précision tout le patrimoine initial de la maison. Mais elle suffit à établir l’ancienneté et la cohérence de cette présence.
Le recul de Saint-Martin en 1166
La maison de Hyères n’est pourtant pas née dans la stabilité parfaite. Une autre donnée, bien signalée par les travaux de dépouillement et les référentiels spécialisés, montre qu’en 1166 les Templiers abandonnent l’église de Saint-Martin à la demande de l’évêque, au profit du chapitre des chanoines de Pignans. Le fait est important, car il rappelle que l’expansion du Temple dépend toujours d’équilibres négociés avec l’autorité ecclésiastique locale.
Cette restitution ne signifie pas disparition de la maison. Au contraire, les indices convergent pour montrer que l’implantation templière à Hyères se maintient ensuite dans la ville même, probablement dans le bourg en expansion, près de l’enceinte, selon un schéma bien connu pour plusieurs maisons provençales. Les études comparatives sur les commanderies urbaines de Provence rangent explicitement Hyères parmi ces établissements installés dans des secteurs de croissance urbaine du XIIe siècle.
Une maison urbaine durable
Le site de la maison du Temple de Hyères est connu par la tradition historique locale et par les travaux qui ont repris les sources anciennes. La présence templière y a laissé un souvenir architectural durable, souvent associé à la tour Saint-Blaise et à une maison médiévale du centre ancien. Là encore, la prudence s’impose : les vestiges visibles aujourd’hui ne doivent pas être automatiquement projetés tels quels sur le XIIe siècle. En revanche, il est historiquement recevable de dire que la mémoire monumentale de Hyères conserve l’empreinte de l’ancienne maison templière, ce qui est rare et notable pour le département.
Une commanderie intégrée aux réseaux du Temple en Provence
La documentation conservée ne permet pas de dresser un inventaire complet des biens de la commanderie de Hyères à toutes les dates. Mais elle permet de comprendre que cette maison n’était pas isolée. Elle appartenait à un réseau provençal structuré, où les maisons échangeaient des hommes, administraient des domaines et faisaient circuler des ressources. Les commanderies voisines et les actes provençaux montrent des liens de personnel et de gestion entre établissements. Hyères apparaît ainsi dans des actes où ses commandeurs sont témoins pour d’autres maisons, signe d’une insertion effective dans la hiérarchie régionale du Temple.
Cette organisation est visible à travers la liste, partielle mais précieuse, des responsables connus. Les relevés fondés sur le cartulaire réuni par le marquis d’Albon et sur les travaux d’Émile-G. Léonard donnent pour Hyères les noms suivants : Jordan en 1198, Bertrand de Gardanne en 1213, Isnard Ricard en 1236, Lambert en 1256, puis Raimond de Angulis au début du XIVe siècle, ce dernier étant également lié à Peyrassol. Cette série n’est pas nécessairement exhaustive, mais elle suffit à montrer la continuité administrative de la maison sur plus d’un siècle.
Le fait que Raimond de Angulis soit donné en 1308 comme précepteur de Peyrassol et d’Hyères à la fois est particulièrement instructif. Il suggère une gestion groupée, ou du moins fortement articulée, de plusieurs maisons à la fin de la période templière. Les historiens y voient volontiers l’indice d’une rationalisation régionale de l’encadrement, phénomène bien connu dans les ordres militaires à mesure que certaines maisons cessent d’être administrativement autonomes au quotidien.
Biens, seigneuries et économie : ce que l’on peut dire sans extrapoler
La tentation est grande, pour l’histoire locale, de prêter aux Templiers un vaste patrimoine uniformément documenté. Ce n’est pas le cas. Pour Hyères, plusieurs éléments apparaissent cependant avec assez de consistance pour être retenus.
D’abord, la maison disposait de bases foncières réelles. Les notices historiques rappellent qu’en donnant l’église Saint-Martin en 1156, l’archevêque d’Arles permettait au Temple de prendre pied dans le territoire. D’autres indications laissent entendre que la maison hyéroise exploitait des domaines suffisamment importants pour justifier sa durée et son rang dans le réseau provençal. Certains historiens ont même envisagé qu’elle ait pu jouer un rôle de collecte ou de centralisation de productions, notamment céréalières, mais cette interprétation doit être présentée comme une hypothèse raisonnée plutôt que comme un fait totalement démontré pour chaque période.
Ensuite, une donnée plus ponctuelle mais intéressante concerne Montfort. Les travaux de synthèse relayant les dépouillements antérieurs signalent qu’en octobre 1207, la seigneurie de Montfort fut donnée aux Templiers d’Hyères. Cette mention éclaire l’élargissement du patrimoine de la maison au-delà de la seule ville. Faute d’un développement documentaire plus ample ici, il convient toutefois de s’en tenir à cette information attestée sans en déduire une domination territoriale plus vaste que ce que les textes permettent d’établir.
Enfin, la continuité des possessions après la suppression du Temple se lit indirectement dans le devenir hospitalier des biens. Des témoignages d’époque moderne montrent que les Hospitaliers conservèrent à Hyères des biens fonciers importants, hérités de l’assiette ancienne de la commanderie. Cela ne renseigne pas dans le détail chaque parcelle templière du XIIIe siècle, mais cela confirme la substance patrimoniale durable de l’établissement.
Événements marquants
1156 : donation de Saint-Martin
Le 18 mai 1156, la donation de l’église Saint-Martin de l’Almanarre marque l’entrée assurée du Temple dans le territoire de Hyères et constitue l’acte fondateur le plus net pour l’histoire templière du Var.
1166 : abandon de l’église Saint-Martin
Dix ans plus tard, les Templiers cèdent Saint-Martin à la demande de l’évêque, au profit du chapitre de Pignans. Cet épisode révèle la dépendance de l’ordre à l’égard des arbitrages ecclésiastiques locaux.
1198-1256 : des commandeurs attestés
À partir de 1198, la documentation nomme plusieurs responsables de la maison. Cette série de noms prouve la continuité de la commanderie et son intégration aux affaires du Temple en Provence.
1207 : mention d’une seigneurie liée à Hyères
La donation de la seigneurie de Montfort aux Templiers d’Hyères, signalée pour octobre 1207, illustre l’élargissement des intérêts de la maison au-delà de son noyau urbain.
1307-1308 : arrestations et procès
Au moment de la crise ouverte par les arrestations ordonnées contre les Templiers, la maison de Hyères réapparaît dans les sources judiciaires et administratives. Les listes tirées des pièces du procès et des travaux qui les exploitent mentionnent notamment Petrus Ioannis de Monte Meyano, de la baillie d’Hyères, et Raimundus de Angulis, précepteur de Peirasson et d’Hyères. Ces mentions donnent à la commanderie hyéroise une place explicite dans la phase terminale de l’histoire du Temple.
1312 : transfert difficile aux Hospitaliers
Après la suppression de l’ordre, le passage des biens à l’Hôpital ne fut pas pure formalité. Dans le diocèse de Toulon, des résistances locales retardèrent la mise en possession. En août 1312, des commissaires pontificaux demandèrent aux prêtres du diocèse de mettre l’hospitalier Jaufré Rostan en possession des biens du Temple à Hyères, malgré l’opposition de Pons de Vicinis, chevalier de Pierrefeu, menacé d’excommunication en cas de refus. Ce document est capital : il montre que les biens de Hyères avaient une valeur suffisamment concrète pour susciter contestation et intervention d’autorité.
1307-1312 : le choc de la suppression de l’ordre dans le Var
L’histoire des Templiers en Var ne peut pas être dissociée de la crise générale de 1307-1312. Comme dans le reste du royaume et des terres soumises à l’enquête, les frères liés à Hyères furent touchés par les arrestations, les interrogatoires et la désorganisation progressive de la maison. Les grandes éditions du Procès des Templiers publiées à partir des archives, notamment par Michelet, donnent le cadre général de cette destruction judiciaire et politique de l’ordre. Pour Hyères, ce sont surtout les dépouillements prosopographiques et régionaux qui permettent d’identifier les frères concernés.
Le point essentiel, du point de vue local, est que la commanderie n’a pas disparu dans l’oubli : elle entre dans la documentation au moment même où l’ordre s’effondre. Cela permet de mesurer la réalité institutionnelle de Hyères à la veille de la suppression. On n’a pas affaire à un simple souvenir toponymique, mais à une maison encore assez consistante pour avoir un précepteur, des frères identifiables et des biens disputés.
Le devenir hospitalier
Comme ailleurs en Provence, les biens du Temple furent attribués aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem après la suppression de l’ordre. Pour Hyères, ce transfert est documenté avec une précision précieuse grâce à l’affaire de 1312. La dévolution ne fut donc ni abstraite ni instantanée : elle supposa prises de possession, résistance de détenteurs locaux et intervention ecclésiastique.
Par la suite, les Hospitaliers conservèrent dans le secteur hyérois des biens importants. Cette continuité confirme que la commanderie du Temple s’était inscrite durablement dans le paysage foncier local. Là encore, il faut distinguer avec soin ce qui relève directement de la période templière de ce qui appartient à la longue histoire hospitalière postérieure. Mais le passage de l’un à l’autre est certain, et il constitue le dernier grand chapitre médiéval de la présence du Temple dans le Var.
Patrimoine et mémoire templière à Hyères
Le Var ne conserve pas une multitude de monuments templiers parfaitement identifiables. C’est pourquoi Hyères occupe une place à part dans la mémoire locale. Les historiens et érudits ont régulièrement signalé, dans le centre ancien, une maison du Temple associée à la tradition de la commanderie et à la tour Saint-Blaise. Le dossier patrimonial mérite toujours d’être abordé avec méthode : une appellation tardive ne suffit jamais à prouver une origine templière. Mais ici, la convergence entre la documentation historique sur la maison de Hyères et la persistance d’un bâti médiéval rend la mémoire du lieu particulièrement forte.
Cette mémoire ne doit pas être transformée en légende. Il est plus juste de voir dans Hyères un site documentaire et patrimonial de premier ordre pour le Var templier : un lieu où l’on peut relier un établissement attesté dès le milieu du XIIe siècle, une continuité administrative jusqu’au procès, un transfert aux Hospitaliers et la survivance de repères urbains médiévaux.
Ce que représente réellement le Var dans l’histoire du Temple
À l’échelle de l’histoire templière provençale, le Var n’apparaît pas comme un vaste bloc homogène couvert de commanderies également documentées. Pour la présente page, l’implantation solidement rattachée au département est Hyères, et c’est à partir d’elle qu’il faut comprendre la présence du Temple sur ce territoire. Cette concentration n’amoindrit pas l’intérêt historique du dossier ; elle le rend au contraire plus net.
Hyères montre comment une maison templière provençale pouvait naître d’une donation ecclésiastique, s’insérer dans un bourg en croissance, administrer des biens, participer à un réseau régional de commanderies, puis traverser la crise de 1307 avant de passer aux Hospitaliers. En cela, la commanderie de Hyères résume plusieurs traits essentiels de l’histoire du Temple en Provence : l’ancienneté de l’implantation, la souplesse des formes d’établissement, l’importance de l’économie foncière et la brutalité de la rupture du début du XIVe siècle.
Implantation connue dans le département
- Hyères : commanderie du Temple, attestée dès 1156, active durant tout le XIIIe siècle et encore présente dans la documentation du procès et de la dévolution des biens à l’Hôpital.
Ainsi, l’histoire des Templiers en Var (83) s’organise avant tout autour de la commanderie de Hyères. C’est elle qui donne au département son ancrage templier le plus sûr, le mieux suivi par les textes et le plus significatif pour comprendre la Provence des ordres militaires.
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